« Avant que le monde ne passe entièrement à l’énergie verte, nous voulons dans les plus brefs délais pomper le pétrole et le mettre en vente. Nous voulons au plus tôt des revenus, afin d’améliorer la vie des citoyens guyanais. Nous allons profiter de la situation actuelle en agissant d’une vitesse intensifiée. Le Guyana est conscient que de nos jours il n’y a que le changement climatique et l’utilisation d’énergie verte qui prévalent mondialement. Voilà pourquoi il voudrait liquider au plus tôt les carburants fossiles qu’il vient de trouver. » Mais, pour ceux et celles qui pourraient froncer les sourcils, pas de souci. Les pétroles et gaz sont à faible émission de carbone, dit le ministre compétent. Une transformation durable à travers l’énergie, selon les promoteurs.

La situation actuelle dont parle le vice-président guyanais concerne la découverte récente de plusieurs champs pétroliers dans les territoires offshore du Guyane et du Suriname, le bassin dit Guyana-Suriname. L’exploitation de ces ressources pourrait faire vers 2040 des deux états le troisième plus grand producteur pétrolier de l’Amérique latine et des Caraïbes.  Exxon Mobil estime avoir trouvé devant la côte guyanaise des ressources pour une valeur de neuf milliards de barils de pétrole et de gaz ; en ce qui concerne le territoire maritime du Suriname, ExxonMobil et TotalEnergies annoncent une exploitation de taille comparable.

Les média surinamiens y accordent largement attention tandis que les deux gouvernements sont en train d’intensifier leur coopération sur plusieurs terrains. « Nous attendons une croissance économique de 500% entre aujourd’hui et 2030 », déclare un ministre guyanais, qui en outre espère abandonner la dépendance nationale actuelle de l’agriculture et de l’industrie minière. Des pipelines pour le gaz devraient stimuler le développement, même de villages peu peuplés avec des noms merveilleux en territoire anglophone/créole comme La Jalousie ou Nouvelle Flanders. Le Suriname pour sa part dispose déjà d’une modeste industrie d’exploitation et de production (E&P) pétrolière, mais surtout « d’une législation attrayante et un environnement régulatoire favorable à la promotion d’activités et d’engagements majeurs des entreprises internationales d’E&P ».

En dépit des mesures à prendre pour diminuer l’utilisation de carburants fossiles et l’émission de gaz à effet de serre, il est important, selon un représentant des gouvernements, de continuer l’exploration des hydrocarbures du bassin Guyana-Suriname. Faible émission de carbone, après tout. HartEnergy, un promoteur des industries du gaz et du pétrole, prévient pour sa part que les chiffres seuls ne sont pas suffisant pour parler d’un succès ; des régulations équitables, une bonne gouvernance et des investissements domestiques en faveur des entreprises sont également cruciaux.

« Aujourd’hui plus que jamais, le spectre de la malédiction des ressources hante l’industrie à un moment que les efforts pour servir durablement les marchés globaux d’énergie sont mesurés contre ceux de la décarbonisation et la transition énergétique. La réalité amère est que les bassins de pétrole et de gaz découverts, y compris le Guyana-Suriname, ne suffiront pas à satisfaire la demande future d’énergie, et ceci nonobstant la croissance agressive d’énergies propres et renouvelables. En plus, le développement économique a un prix. L’impact environnemental est réel lorsque des populations se soulèvent de la pauvreté. L’industrie doit trouver des solutions qui facilitent aussi bien le développement économique que la protection de la planète. (…) Autrement dit, nous devons être une force du bien et un facteur de changement . »

En bref, qu’y a-t-il en jeu selon les gouvernements et l’industrie ? Exploiter et produire des carburants fossiles afin d’accélérer la croissance d’économies sous-développées et en même temps contrer la destruction de la planète, tandis que la population qui se soulève de la pauvreté impacte négativement l’environnement.

S’il se pose pour l’industrie ce beau dilemme entre énergie et milieu, soit ; quel que soit le côté vers lequel la balance penche, elle gagne toujours. Mais est-il d’autant pour les pays et les populations concernés ? Le Suriname est aujourd’hui entièrement dépendant du Fonds monétaire international (FMI) et de la Banque interaméricaine de développement (BID) et sa population souffre donc des mesures politiques que ces organisations imposent. Ce 24 août encore vingt-quatre organisations syndicales ont appelé à manifester à Paramaribo contre les hausses des prix imposées par le FMI et contre la politique économique du gouvernement. Rien de mal avec un pays qui veut se développer et garantir l’approvisionnement permanent et stable de gaz et d’électricité dans les villages écartés. Mais de ce qui peut se passer lorsqu’un pays en voie de développement se rend complètement aux géants énergétiques transnationaux le Nigéria fournit une illustration terrifiante. Celle-ci semble démontrer qu’aucun degré de technologie propre, de croissance industrielle ou d’augmentation du produit intérieur brut ne peut prévenir ou écarter les crises économiques et climatiques qui vont de pair avec l’extraction de ressources motivée par le profit. Les dégâts sociaux et environnementaux causés par Shell au Nigéria sont dorénavant bien documentés et établis en jurisprudence.

Le pétrole constitue une source majeur de revenus pour le Nigéria ; elle fournit presque la totalité de  ses revenus en devises étrangères. Pourtant, environ un quart de la population n’a pas accès à une source d’énergie stable. Bien que le pays est très actif en ce qui concerne l’extraction de matières brutes, le raffinement du pétrole a lieu surtout à l’étranger. Ce qui fait que pour la consommation intérieure le Nigéria est obligé d’importer jusqu’à 70-80 % de la demande nationale d’essence, de combustible de cuisine et de matière première pour des produits à base de pétrole.

Cette dépendance de pétrole importé a été extrêmement nuisible pour l’environnement, écrit la chercheuse Lee Wengraf sur Africa Is A Country. En effet, l’huile raffiné que le pays importe depuis l’Europe dépasse de 204 fois les limites de pollution de l’UE, et de 43 fois celles pour l’essence. Environ 80 % de l’huile importée par le Nigéria provient de raffineries situées aux Pays-Bas et en Belgique, qui se débarrassent donc de leur carburants sales dans un pays déjà ravagé par l’extraction de pétrole brut. « Il n’y a pas de doute », écrit Wengraf, « que ces décharges constituent un facteur important de la qualité de l’air, qui est parmi les plus mauvaises de la planète. »

Supposons un instant qu’une partie des profits des exploiteurs/producteurs revienne effectivement aux états concernés (et peut-être même jusqu’à la population), par exemple par le biais d’un fonds national d’investissement. Le modèle à suivre semblerait être la Norvège avec son Oljefondet, le fonds étatique global de pension. L’objectif du fonds est la gestion responsable et à long terme des revenus des ressources norvégiennes de pétrole et de gaz. Même si de nos jours l’exploitation et la production des gisements génèrent moins de revenus qu’auparavant, des investissements intelligents ont fait croître le contenu du fonds vers quelques 1.100 milliard d’euros – que le gouvernement norvégien voudrait mobiliser pour atteindre les objectifs de l’accord climatique de Paris.

« Un peu ironique », constate Ruben Mooijman dans De Standaard du 21 août. « Le fonds a été construit avec les revenus de carburants fossiles. Les norvégiens se sont enrichis en accablant le monde avec un nuage gigantesque de gaz à effet de serre. On peut se demander avec quoi les futures générations de norvégiens auraient été mieux : une planète sans réchauffement climatique ou une tirelire gigantesque. »

Publié par :rivers & lakes

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