Brussels en route

Exceptionnellement, et gratis, une publicité

(English version on http://durieux.eu/blog/brussels-en-route)

Bruxelles – et donc pas Renaix – est la seule ville vraiment cosmopolite en Belgique. On peut en faire l’expérience de plusieurs façons. Une d’entre elles serait de parcourir la ville par transports en commun – et ceci pendant une assez longue période. Voilà précisément ce qu’a fait le photographe Bram Penninckx. Pendant un an et demi, il a effectué tous les trajets de bus, tram et métro possibles, de terminus en terminus. Ces trajets lui ont fourni le matériel pour les images et les histoires de Brussels en route.

Comme celle-ci :

Dis papa, pourquoi les poubelles sont cassées? Demande une gamine de quatre ans à son papa étonné de sa question.

—           Parce que le monsieur qui nettoie la station de métro a perdu la clef, répond le papa après une brève hésitation.

—           C’est pour ça qu’ils ont mis une autre à côté de la cassée ?

—           Oui, ma puce.

—           Mais papa, pourquoi…

Le bruit tonitruant du métro entrant en gare couvre sa voix frêle. Main dans la main, père et fille montent à bord du wagon.

Bruxelles est une métropole et en même temps un hameau dans le marais. Dans Brussels en route  il ne faut pas s’attendre à des déclarations sans ambiguïté ou à une définition globale de cette collection urbaine de 19 municipalités. Plutôt à une sorte de recherche photographique sur la question : « Qu’est-ce que ces scènes de la quotidienneté des transports publics nous apprennent-elles sur cette ville et notre société? »

Brussels en route de Bram Penninckx est une expo, un livre photo et aussi le beau et ingénieux site web trilingue Brussels en route.

Ici quelques photos, en format réduit pour ce site :

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Energie verte

https://unsplash.com/photos/ZK69PVQj5nc

Ce ne sont pas que des forêts que détruisent les compagnies énergétiques en quête de profits financiers à court terme, grâce aux subventions massives (et donc aux dépens des contribuables) – avec la complicité d’ailleurs d’autorités communales et régionales corrompues. Sur le journal néerlandophone De Standaard deux biologistes de la Katholieke Universiteit Leuven ont publié un commentaire sur les conséquences néfastes d’une énergie « verte » industrielle.

Début octobre commencera à Lommel (au Limbourg), dans la lande-dit Balim, la construction d’une zone de 300.000 panneaux solaires. Le zoning est censé fournir de l’électricité à 24.000 familles – bien que pour l’instant, il n’y ait qu’un seul client, l’entreprise métallurgique Nyrstar, qui aura une connexion directe à la zone. Ce projet solaire, Kristal Solar Park, recevra pendant quinze ans une subvention annuelle de 3,9 millions d’euros.

Les promoteurs du projet se vantent de son caractère « vert ». Mais le prix sociétal de la construction de ce zoning industriel est – outre les subsides financiers – la destruction de cent hectares de landes. Les deux biologistes s’indignent de la disparition imminente de différentes sortes d’animaux et d’insectes rares, mais à la base le problème est plus gros que la seule extinction de ces espèces spécifiques.

Tout d’abord, la disparition de la biodiversité naturelle à cet endroit-là ne peut être compensée par des mesures compensatoires ailleurs – ce serait comme si la destruction de la nature au lieu-dit Lambiester à Lierneux pourrait être compensée par des interventions sur un terrain de nature différente à Bihain ou Joubiéval. Les deux biologistes soulignent que normalement une restauration de la nature nécessite plusieurs décennies, et qu’elle a besoin d’un certain maintien de l’ « ancienne » nature pour « coloniser » les terrains compensatoires. Ils soulignent que « le principe actuel de compensation naturelle, incorporé par exemple dans des mesures politiques comme la compensation forestière, ne sert qu’à se payer la conscience verte ». Toute cette histoire de la lande Balim démontre selon eux clairement les « vérités perverses que la politique actuelle passe sous silence ». On ne peut pas déplacer à court terme un environnement naturel.

Plus généralement, l’énergie solaire n’est pas du tout « verte » lorsqu’il faut démolir des espaces naturels pour la produire, ou lorsqu’elle implique une destruction de la biodiversité locale. Le problème primordial se situe dans le manque de nature, et agrandir ce problème au nom de la production d’énergie verte revient à un « écocide pervers ».

Jusque là les commentaires des biologistes. Plus fondamentalement, je crois qu’il y ait deux tendances destructrices dans la construction de ces « perversités vertes ». L’une est d’économie politique, l’autre concerne les concepts philosophiques. Les crises du pétrole des décennies précédentes, la demande croissante mondiale d’énergie et l’épuisement parallèle des ressources, et les rapports sur un changement climatique ont emmené les grandes multinationales à promouvoir, à l’aide de lobbys forts et de politiciens corrompus, l’implantation de nouvelles technologies – et tout cela au détriment des citoyens et des contribuables. Créer des divisions d’entreprise axées sur le développement de nouvelles technologies et la récolte de fonds publics devenait une tactique évidente pour garantir et maximiser les profits. En fait, il s’agit ici d’une forme de lutte des classes. Les actionnaires des grandes entreprises d’énergie « verte », qu’elle soit éolienne ou solaire, mènent des actions plus ou moins cohérentes contre une partie de la population, qui est sacrifiée sur l’autel de leur soif insatiable pour le profit – la destruction environnementale, on s’en fout, pourvu qu’elle rapporte des sous.

L’autre tendance destructrice est liée aux concepts que défendent les promoteurs naïfs d’énergie durable ou verte. Dans notre société contemporaine, où les forces de la nature (le vent, le soleil, les courants d’eau) sont exploitées à une échelle industrielle, il n’y pas d’ « énergie verte ».  Ce concept suppose un dualisme entre d’une part l’homme (la culture, l’économie, la société) qui serait en train de démolir la terre par son avidité et la nécessité de croissance permanente, et d’autre part la nature (les mers, les forêts, le soleil et le vent), qui fournirait des ressources non-destructrices ou même bénéfiques pour soutenir le développement de l’humanité. Mais un zoning éolien, où dès un certain moment du processus le vent est utilisé pour la production d’énergie, est-ce nature ou industrie ? Un champ de 300.000 panneaux solaires qui s’étend sur cent hectares de lande, est-ce énergie verte ou destruction de la nature ? Il n’y pas de dualisme ici entre culture et nature.  Les défenseurs naïfs de l’énergie verte devraient se rendre compte que ce qu’ils promeuvent au nom de la nature et de l’environnement se réalise aux dépens de cette nature et de cet environnement. La production industrielle d’énergie verte est – au mieux – une hybride, qui est au moins aussi humaine que naturelle. Ce n’est pas la nature, qui vient à notre secours pour sauver la terre et le genre humain. Il ne convient donc pas de dire, comme le fait Greenpeace, qu’il faut avancer et minimiser ensuite les effets. En détruisant la nature afin de produire des ressources naturelles, on ne fait que renforcer l’aspect humain et perpétuer l’idée fatale que le genre humain domine la nature et que celle-ci lui est soumise.

Dieren en marxisme

Onlangs publiceerde ik hier onder de titel ‘Une idée absurde et contre nature’ een lang citaat van Friedrich Engels. Daarin heeft hij het over de relatie tussen mens en ‘natuur’. Enigszins verwant daaraan is nu een bijdrage van Eva Meijer aan het laatste nummer van Krisis – Journal for contemporary philosophy. In ‘Animals’ geeft zij in het kort aan hoe concepten uit het marxisme een licht kunnen werpen op de specifieke positie van dieren in kapitalistische maatschappijen, en hoe aandacht voor dieren de aandacht kan vestigen op dimensies van het kapitalisme die anders verborgen zouden blijven. (Eva Meijer heeft het consequent over nonhuman animals wanneer zij over dieren praat; ik begrijp de redenering, als je zoals zij uitgaat van de brede categorie humans and other animals, maar voor de gemakkelijkheid en de leesbaarheid heb ik het hier verder simpelweg over mensen en dieren.)

Meijer geeft aan dat onze economische, culturele en sociale structuren in belangrijke mate gebouwd zijn op de arbeid en de bijdrage van dieren. Dan gaat het om dierlijk materiaal dat verwerkt wordt in talloze objecten en materialen die deel uitmaken van het dagelijks leven van mensen: niet alleen voeding(sbestanddelen), maar ook onnoemelijk veel andere zaken, “van aspirine over brandstof tot porselein”. Het product van hun arbeid (eieren, melk, …) is dan ook een belangrijke economische factor.

Bovendien is het niet omdat dieren behandeld worden als objecten, dat zij niet zelf over agency beschikken, dat wil zeggen dat zij autonoom een situatie of een toestand kunnen creëren. (Als je de benadering van Bruno Latour zou volgen – en ik wijk hier af van de tekst van Eva Meijer – dan zijn gedomesticeerde, en zeker industrieel gekweekte dieren, eerder hybriden of quasi-objecten: wezens die zowel cultuur als natuur zijn, zowel politiek als wetenschap. Dat betekent echter niet dat zij dan ook meteen actoren zijn; zij ondernemen in het algemeen zelf geen autonome actie, maar zij kunnen wel acties uitvoeren en de acties van actoren beïnvloeden.) Meijer verwijst echter naar de historicus Jason Hribal. Die stelt dat dieren een deel zijn van de arbeidersklasse.  Niet alleen waren zij een belangrijk element in de industriële revolutie en de opkomst van het kapitalisme; hun medewerking of juist verzet heeft mede vorm gegeven aan de menselijke arbeid. In die zin is er vaak een relatie tussen de uitbuiting van kwetsbare menselijke en dierlijke groepen. De afgelopen tijd was ik in Albanië, Griekenland en Marokko, en hoe goed zie je daar nog dat voor arme families de arbeid van dieren (ezels, ossen, …) noodzakelijk is om te overleven. Meijer geeft het voorbeeld van de westerse eetgewoonten die leiden tot dierlijk lijden in de industriële voedselketen, en tegelijk tot de vernietiging van menselijke en dierlijke habitat, die moet wijken voor de productie van soja voor die industriële kweek.

Het andere onderdeel van Meijers betoog gaat over de bijdrage die marxistische concepten kunnen leveren aan een beter begrip van de positie van dieren in de kapitalistische samenleving – waarbij moet aangestipt worden dat de uitbuiting van dieren (en mensen) zeker geen exclusieve is van het kapitalisme. De theorie van gebruikswaarde en ruilwaarde kan echter wel duidelijk maken hoe dieren beschouwd worden als objecten, en vervolgens als goederen, die verhandeld kunnen worden met het oog op maximale winst.

Verder, je kijkt heel anders naar dieren, als je ze beschouwt als wezens die arbeiden. Zij werken niet alleen met en voor mensen, in entertainment, de politie, de gezondheidszorg, het leger, … Ook wat zij voor zichzelf doen, kan je zien als arbeid: nesten bouwen, voedsel zoeken, jagen, dammen aanleggen, … Er zijn diersoorten die andere dieren voor zich aan het werk zetten (al dan niet onder druk). Kortom, het vergelijken van de arbeidsverhoudingen onder dieren en onder mensen, en tussen mensen en dieren, kan leiden tot een beter begrip van de mogelijke eerlijke verhoudingen tussen human and nonhuman animals. Erkenning van de arbeid van dieren zou ertoe kunnen leiden dat mensen een beter inzicht krijgen in hoe mensen en dieren samen gemeenschappen vormen.

 

P.S. Eva Meijer heeft ook een leuke website: http://www.evameijer.nl.

 

Minimiser les effets

« On va trop vite, c’est clair. Mais on ne peut plus attendre pour faire des études car le réchauffement climatique aura, lui, des conséquences bien plus dommageables. On doit avancer et minimiser ensuite ces effets. »

C’est Jan Vande Putte, chargé de mission « Energie » chez Greenpeace, qui dit cela dans Médor N° 10, lorsqu’il parle de l’impact des éoliennes en mer du Nord sur la faune et la flore. Selon lui, il faut encore plus d’études sur les effets désastreux de ces éoliennes, mais ça ne doit pas nous empêcher de continuer déjà la destruction qu’elles causent. Les effets néfastes, on les minimisera plus tard.

Cela me rappelle un peu l’idéologie de la war on drugs . Persister, même si l’on sait que c’est une guerre que l’on ne peut gagner, que les dommages collatéraux sont gigantesques et que les victimes se trouvent partout : les consommateurs mêmes, leurs familles et relations, leur environnement sociétal, la société toute entière qui paye cette « guerre » en dégradation des principes de l’Etat de droit et en augmentation des problèmes de santé secondaires (http://durieux.eu/blog/vehikel). A partir de 1985, un objectif formel de la politique en matière de drogues du ministère de la Santé néerlandais était de « prévenir autant que possible que les consommateurs (de drogues illicites) subissent plus de dommages à cause des effets de la criminalisation que par le seul usage des produits eux-mêmes » (voir http://durieux.eu/sites/default/files/drugsbeleid_1993.pdf, p. 15).

L’impact négatif mentionné dans Médor porte sur les éoliennes offshore, et même sans études supplémentaires, c’est du sérieux. « Un bruit sous-marin assourdissant » causé par le pilonnage de pylônes de cinq mètres de diamètre à l’aide de marteaux hydrauliques ; une fois les éoliennes opérationnelles, des sons subaquatiques, et au-dessus de l’eau les pales qui produisent un son ambiant permanent et menaçant les oiseaux migrateurs ; bref, un vacarme aussi bien subaquatique qu’à haute intensité, qui amène l’océanographe Alain Norro à parler de « poubelles sonores ».

Et puis, il y a la pollution chimique. L’entretien des éoliennes en zone maritime belge nécessiterait 8 000 trajets par an. Un géologue français maintient que l’on pulvérise des produits chimiques sur les pales – et donc dans la mer – pour contrer la grasse et le gel. Et contre la corrosion des mâts, on emploierait des anodes sacrificielles, de petits blocs d’aluminium et de zinc qui sont destinés à s’oxyder et à se dégrader dans l’eau à la place de l’acier sur lequel ils sont posés. Médor fait le compte : « Dans un document confidentiel, le promoteur français Engie prévoit 32 tonnes d’anodes par fondation (éolienne, mât de mesure, poste électrique en mer). Soit plus de 2 000 tonnes pour une ferme de 64 moulins. Même précision en ce qui concerne leur dégradation : 75 tonnes d’aluminium seront rejetées chaque année dans la mer ! Auxquelles il faut ajouter 4 tonnes de zinc, un métal bien plus toxique encore. A l’échelle des parcs belges (500 éoliennes), cela représenterait plus de 600 tonnes de métaux noyés chaque année. »

Avancer et minimiser ensuite ces effets ? Médor se demande plutôt : « Des éoliennes qui polluent, une lubie d’activistes en mal d’activités ? » (Une question pertinente, qui ne perd pas de poids lorsqu’on considère les zonings dont les promoteurs éoliens et leur ministre Carlo Di Antonio parsèment le territoire wallon.)

Alors justement le Parlement des Choses vient d’ouvrir l’ambassade de la mer du Nord. Il s’agit d’une  ambassade réelle et virtuelle, où les choses, les plantes, les animaux et les humains peuvent s’exprimer. On y travaille au nom de la mer du Nord à un plaidoyer qui sera présenté fin juin à Den Haag (La Haye). L’objectif est une recherche en profondeur sur notre relation avec  la mer. « On cohabite avec la mer. Elle nous émerveille et nous nourrit ; c’est d’elle que nous sommes issus. » Tandis que la mer s’agite de mille façons, nous l’avons toujours crainte et domptée. Et les organisateurs de demander : « Quelle est en l’an 2018 notre relation avec notre plus grand espace publique ? Qu’est-ce qu’elle a à nous raconter ? Comment améliorer notre relation avec la mer du Nord, au bénéfice de la vie humaine et non humaine et de la vie des générations futures ? Tout le monde peut contribuer en faisant entendre le maximum de voix, d’idées et d’opinions. Que dirait la mer du Nord elle-même ? Quels sont les intérêts des poissons, des oiseaux, des algues ? Que disent les éoliennes, les pêcheurs et les ports ? »

Chacun.e peut introduire un texte, une motion, une idée, une suggestions ou un appel au nom d’une algue, d’un grain de sel, d’un port, d’une moule, d’un poisson, d’une éolienne, d’un être humain ou de toute autre entité qui fait partie de la mer du Nord et de son environnement. Ces motions peuvent être gaies ou fâchées, poétiques ou scientifiques, pleines d’espérance ou de désarroi, mais surtout elles devront faire avancer la recherche sur notre cohabitation avec (toutes les entités de) la mer.

 

Petite note sur la newspeak.

Aussi Médor ne semble pas échapper à la novlangue que l’on essaie de toute part à imposer lorsqu’il s’agit des zonings éoliens. « Une ferme de 64 moulins » ? Ou plus fréquemment: des « parcs éoliens » ? Ou même des « champs d’éoliennes » ?

Ce que l’on construit ici et là et partout n’a rien à voir avec une ferme ou un parc ou un champ. Il s’agit au contraire de vraies centrales énergétiques, consistant d’énormes machines bruyantes, parfois d’une hauteur de 180 mètres. Au fond, ce sont des fabriques.

Aussi en néerlandais, on parle de windmolens, moulins à vent. Mais ces machines n’ont qu’une vague ressemblance à des moulins à vent. Elles ne moulent ou ne drainent rien ; les ailes ressemblent plutôt à une hélice tripale. Traditionnellement les moulins à vent ou à eau étaient intégrés dans le paysage ; les éoliennes des nouveaux zonings surmontent de cinq à six fois même les plus hauts arbres qui ont eu la chance de ne pas être abattus.

Les promoteurs éoliens et leurs complices dans les médias et les pouvoirs publics cherchent de toutes forces à donner l’impression que, comme il s’agit de vent, l’industrie éolienne est par définition verte, naturelle, écologique, etc. Mais aussi bien en mer que sur terre, les nouvelles centrales éoliennes sont surtout dévastatrices et nuisibles pour tout être vivant dans leur environnement. Ce ne sera pas la première fois que la recherche du profit des puissants est déguisée en intérêt général anodin.

 

 

 

 

 

Une idée absurde et contre nature

« … l’ensemble de l’action méthodique de tous les animaux n’ a pas réussi à marquer la terre du sceau de leur volonté. Pour cela il fallait l’homme.

Bref, l’ animal utilise seulement la nature extérieure et provoque en elle des modifications par sa seule présence; par les changements qu’il y apporte, l’homme l’amène à servir à ses fins, il la domine. Et c’est en cela que consiste la dernière différence essentielle entre l’ homme et le reste des animaux, et cette différence, c’est encore une fois au travail que l’homme la doit .

Cependant ne nous flattons pas trop de nos victoires sur la nature. Elle se venge sur nous de chacune d’ elles. Chaque victoire a certes en premier lieu les conséquences que nous avons escomptées, mais en second et en troisième lieu, elle a des effets tout différents, imprévus, qui ne détruisent que trop souvent ces premières conséquences. Les gens qui, en Mésopotamie, en Grèce, en Asie mineure et autres lieux essartaient les forêts pour gagner de la terre arable, étaient loin de s’ attendre à jeter par là les bases de l’ actuelle désolation de ces pays, en détruisant avec les forêts les centres d’ accumulation et de conservation de l’humidité. Sur le versant sud des Alpes, les montagnards italiens qui saccageaient les forêts de sapins conservées avec tant de sollicitude sur le versant nord, n’avaient pas idée qu’ils sapaient par là l’élevage de haute montagne sur leur territoire ; ils soupçonnaient moins encore que, par cette pratique, ils privaient d’eau leurs sources de montagnes pendant la plus grande partie de l’année et que celles-ci, à la saison des pluies, allaient déverser sur la plaine des torrents d’autant plus furieux. Ceux qui répandirent la pomme de terre en Europe ne savaient pas qu’avec les tubercules farineux ils répandaient aussi la scrofule. Et ainsi les faits nous rappellent à chaque pas que nous ne régnons nullement sur la nature comme un conquérant règne sur un peuple étranger, comme quelqu’un qui serait en dehors de la nature, mais que nous lui appartenons avec notre chair, notre sang, notre cerveau, que nous sommes dans son sein et que toute notre domination sur elle réside dans l’avantage que nous avons sur l’ensemble des autres créatures, de connaître ses lois et de pouvoir nous en servir judicieusement.

Et en fait, nous apprenons chaque jour à comprendre plus correctement ces lois et à connaître les conséquences plus ou moins lointaines de nos interventions dans le cours normal des choses de la nature. Surtout depuis les énormes progrès de la science de la nature au cours de ce siècle, nous sommes de plus en plus à même de connaître aussi les conséquences naturelles lointaines, tout au moins de nos actions les plus courantes dans le domaine de la production, et, par suite, d’apprendre à les maîtriser. Mais plus il en sera ainsi, plus les hommes non seulement sentiront, mais sauront à nouveau qu’ils ne font qu’un avec Ia nature et plus deviendra impossible cette idée absurde et contre nature d’une opposition entre I ‘esprit et Ia matière, l’homme et la nature, l’âme et le corps, idée qui s’est répandue en Europe depuis le déclin de l’antiquité classique et qui a connu avec le christianisme son développement le plus élevé.

(…)

Mais, (…) , il faut plus que Ia seule connaissance. Il faut un bouleversement complet de tout notre mode de production passé, et avec lui, de tout notre régime social actuel.

Tous les modes de production passés n’ont visé qu’à atteindre l’effet utile le plus proche, le plus immédiat du travail. On laissait entièrement de côté les conséquences lointaines, celles qui n’intervenaient que par Ia suite, qui n’entraient en jeu que du fait de la répétition et de I ‘accumulation progressives. La propriété primitive en commun du sol correspondait d’une part à un stade de développement des hommes qui limitait somme toute leur horizon à ce qui était le plus proche, et supposait d’autre part un certain excédent de sol disponible qui laissait une certaine marge pour parer aux conséquences néfastes éventuelles de cette économie absolument primitive. Une fois cet excédent de sol épuisé, la propriété commune tomba en désuétude. Toutes les formes de production supérieures ont abouti à séparer Ia population en classes différentes et, par suite, à opposer classes dominantes et classes opprimées; mais en même temps l’intérêt de la classe dominante est devenu l’élément moteur de la production, dans Ia mesure où celle-ci ne se limitait pas à entretenir de la façon la plus précaire d’existence des opprimés. C’est le mode de production capitaliste régnant actuellement en Europe occidentale qui réalise le plus complètement cette fin. Les capitalistes individuels qui dominent Ia production et l’échange ne peuvent se soucier que de l’effet utile le plus immédiat de leur action. Et même cet effet utile – dans la mesure où il s’agit de l’usage de l’article produit ou échangé – passe entièrement au second plan; le profit à réaliser par la vente devient le seul moteur.

(…)

Vis-à-vis de la nature comme de la société, on ne considère principalement, dans le mode de production actuel, que le résultat le plus proche, le plus tangible; et ensuite on s’étonne encore que les conséquences lointaines des actions visant à ce résultat immédiat soient tout autres, le plus souvent tout à fait opposées; … »

Une analyse contemporaine de ce que nous voyons se passer autour de nous, en Europe occidentale 2018 ?

Eh bien, non. Le texte a été publié sous le titre Anteil der Arbeit an der Menschwerdung des Affen  (Le rôle du travail dans la transformation du singe en homme), un texte de circonstance écrit par Friedrich Engels en 1876, et publié pour la première fois dans la Neue Zeit. Bd. 2. no 44, 1895-1896.

 

Paysage et droits de l’homme

De nos jours, un paysage est plus qu’un simple tableau ou un beau panorama ; dans la littérature théorique on le considère plutôt comme une relation culturelle entre l’environnement et des êtres humains.  Prenons par exemple l’article 1 de la Convention européenne du paysage du Conseil de l’Europe (2000), selon lequel « Paysage désigne une partie de territoire telle que perçue par les populations, dont le caractère résulte de l’action de facteurs naturels et/ou humains et de leurs interrelations ». Un paysage est donc créé par la perception humaine, et on peut estimer qu’il puisse être traité comme un vrai bien commun.

Le paysage peut être considéré non seulement en tant que bien commun, mais également comme bien publique. C’est-à-dire que, pour ce qui est des générations futures, il convient de sauvegarder la possibilité de relations socio-politiques se jouant dans les paysages, autant que de protéger  l’environnement. Dans plusieurs textes et déclarations le caractère de bien commun ou de bien public du paysage est accentué pour souligner un engagement à améliorer et à renforcer sa relation inhérente entre nature et culture.

Les concepts de ‘paysage’ et de ‘bien commun’ sont depuis toujours entrelacés par des lois et des coutumes réglant la gestion de la terre. Même aujourd’hui les grandes déclarations mentionnent la participation bottom-up (de bas en haut) et la gouvernance collective parmi les objectifs primordiaux de la gestion contemporaine de paysages. On reconnaît en plus que la perception du paysage (soit urbain, soit rural) contribue à la construction d’une identité sociale. La Déclaration de Florence sur le paysage 2012 de l’UNESCO établit même un lien entre paysages et droits de l’homme (comme le fait également la Convention européenne du paysage déjà mentionnée, à laquelle d’ailleurs se réfère le ministre wallon de l’environnement dans ses décisions sur l’implantation de centrales éoliennes).

Il y a un lien entre droits de l’homme et paysages, non seulement lorsqu’il s’agit de zones conflictuelles ou de territoires indigènes, mais également quand il s’agit des  paysages et des environnements de tous les jours qui sont menacés et abîmés. De ce point de vue, le paysage devient ‘éthique’, plutôt que simplement esthétique. De là aussi l’importance de réfléchir sur un ‘droit au paysage’ pour exprimer cette relation avec les droits de l’homme. Si l’on considère (la perception d’) un paysage comme un bien commun et public, impliquant diverses fonctions et capacités de gestion collective, on peut en déduire ou y attribuer des droits. Une population aurait droit au respect du paysage dans la résolution de divers conflits sociaux ; le paysage lui-même aurait droit à la protection et la sauvegarde à plusieurs niveaux (y compris faune et flore).

 

Laura Menatti, ‘Landscape: from common good to human right’, International Journal of the Commons, Vol. 11, no 2 2017, pp. 641–683

https://www.thecommonsjournal.org/articles/738/

Ce post a paru également sur http://durieux.eu/blog/paysage-et-droits-de-lhomme.

Parlement des Choses

En 1991 le philosophe/anthropologue français Bruno Latour lança un appel à convoquer un Parlement des Choses. Depuis 2015 plusieurs personnes ont entamé l’organisation d’un tel parlement : un endroit physique, un site web, une histoire, un rêve, un bâtiment, un rituel ? Un architecte et un directeur de théâtre sont en train d’élaborer concrètement le projet : « un espace où des bactéries, des écureuils, des lacs, des gens, des fougères se rencontrent pour prendre des décisions ensemble ».

Le Parlement des Choses serait avant tout une manière d’échapper eux soucis et aux angoisses à propos du changement climatique. En ce moment, les réactions dominantes au changement climatique sont ou bien apocalyptiques, ou bien on met tout espoir sur une sorte de solution technologique. Les gens du Parlement des Choses par contre veulent examiner et critiquer l’opposition entre nature et culture qui sous-tend ces deux réactions. Leur procédure pourrait paraître ludique et joyeuse, mais le point de départ est bien sérieux.

Aujourd’hui, un groupe de personnes autour du directeur de théâtre à Amsterdam est en train d’esquisser des rituels pour transformer des participants en montagne, ou en forêt, ou en poisson rouge – n’importe – et leur mettre à disposition des moyens de communication pour s’exprimer. Il est clair que la communication au Parlement des Choses ne sera pas évidente. Il se peut que la Mer du Nord introduise une affaire contre les humains, en invoquant que les intérêts humains sont beaucoup trop dominants. Alors les algues pourraient réagir : « Bof, cela ne nous dérange pas ; en tout cas, nous, on survivra toute manigance humaine. » Mais quoiqu’il arrive, l’idée est de juger des intérêts de la Mer du Nord en partant d’une perspective beaucoup plus large que celle de l’économie ou même de la durabilité. C’est du bien-être de la mer elle-même qu’on devrait tenir compte. Et cela requiert de la part des humains de considérer les non-humains comme des acteurs autonomes avec leur propre rythme et leurs propres systèmes de valeurs.

Tiré par les cheveux ? Non, pas vraiment. Si une entreprise peut bien être une personne juridique, pourquoi pas la mer? Il y a des précédents. La constitution Equatorienne reconnaît les droits de sa forêt tropicale en tant que système écologique. Récemment, une rivière Nouvelle-Zélandaise, la Whanganui, est devenue une personne juridique. Aux Etats Unis il y a cette vieille histoire d’un général qui retourne de la guerre civile. Tellement heureux et reconnaissant il était de retrouver devant sa maison familiale le vieil arbre qui était déjà là avant son départ, qu’il décida de lui donner la liberté. Il rédigea un acte dans lequel il concéda la parcelle sur laquelle l’arbre se trouvait à l’arbre lui-même. Le vieil arbre est mort aujourd’hui, mais il y en a un nouveau au même endroit, à Athens, Georgia, toujours connu sous le nom de The Tree that Owns Itself.

Le Parlement des Choses se considère en tant que partie d’une longue histoire d’émancipation, au même niveau que celle des noirs ou des femmes qui eux/elles aussi ont dû lutter pour devenir des sujets politiques. Bien sûr, il n’est pas aisé de s’imaginer les animaux et les choses comme sujets. Une voie à suivre pourrait être l’élaboration de l’analogie avec les enfants : les enfants possèdent une personnalité, des intérêts et des droits, mais ils ne sont pas en état de se représenter juridiquement eux-mêmes. C’est pourquoi on a développé un système de tuteurs. Pourquoi pas instaurer la possibilité de devenir tuteur légal d’un animal particulier ou d’un objet naturel ? Evidemment, il y aura des problèmes : des problèmes de démarcation (est-ce que des sous-espèces peuvent revendiquer leur propre statut ?), des problèmes d’appréciation (est-ce que chaque voix a la même valeur ?). On peut même se demander si une légalisation des choses naturelles soit la voie la plus adéquate à suivre. Mais au moins, se poser ces questions est déjà une expérience fascinante.

Le Parlement des Choses devrait être un espace public où les gens communiquent avec des non-humains à base égale. Un parlement est un endroit où l’on fait des lois. Dans ce sens, c’est un endroit de pouvoir. Mais c’est également un lieu de communication, qui a plutôt à voir avec l’éthique et la spiritualité. Même si aujourd’hui, on ne sait pas encore où aboutira ce procès, on peut tout de même espérer d’en sortir plus cultivé en se posant ces problèmes et questions.

Texte basé sur une interview de Thijs Middeldorp : ‘The Parliament : A New Public Space’