Police et pandémie

Amnesty International vient de publier un rapport de 39 pages sous le titre Police et pandémie – les mesures prises en Europe pour faire face à la pandémie de covid-19 ont donné lieu à des violations des droits humains.

Dans l’introduction on lit :

Le 11 mars 2020, l’Organisation mondiale de la santé (OMS) a qualifié de pandémie mondiale la maladie à coronavirus 2019 (COVID-19) et a appelé les États à prendre immédiatement des mesures pour y faire face. Depuis maintenant plus de trois mois, les gouvernements européens ont instauré certaines règles afin de lutter contre la pandémie et de résorber la pression croissante sur leur système de santé publique. Désignées dans le présent document sous le terme de « confinement », ces mesures ont limité les droits humains, en particulier le droit de circuler librement et le droit de réunion pacifique. Si certaines d’entre elles ont été allégées dans de nombreux pays, bien des restrictions restent en place.

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Ce rapport met en avant des préoccupations systémiques en matière de droits humains concernant le racisme institutionnel, la discrimination dans le cadre du maintien de l’ordre et le manque d’obligation de rendre des comptes face aux allégations de recours illégal à la force par des responsables de l’application des lois.

Je reprends ici quelques extraits de la partie sur la Belgique dans le chapitre Recours illégal à la force et autres violations des droits humains de la part de la police. Le texte intégral que l’on trouve sur https://www.amnesty.org/fr/documents/eur01/2511/2020/fr/ contient des notes avec les justifications des allégations.

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Le 17 mars 2020, les autorités belges ont adopté des mesures de confinement contre la pandémie de COVID-19. Elles comportaient notamment des restrictions du droit de circuler librement et du droit de réunion pacifique. Les agents des forces de l’ordre étaient chargés d’appliquer ces mesures et, selon les statistiques diffusées dans les médias, la police a enregistré quelque 100 000 cas d’infractions aux mesures. Les médias et les ONG ont fait état de l’effet disproportionné de l’application des mesures de confinement sur les quartiers populaires, où vivent de nombreuses personnes issues des minorités ethniques. La Ligue des droits humains a recueilli 102 allégations d’abus policiers entre le 18 mars et le 29 mai. Dans 36 % des cas, la police aurait fait un usage illégal de la force, et elle aurait proféré des insultes dans 21 % des cas. Parmi les victimes, 40 % étaient des personnes racisées.

Par exemple, le 27 mars, la police a interpellé plusieurs jeunes hommes qui, d’après la police, enfreignaient le confinement à Schaerbeek, un quartier de Bruxelles où une large part des habitant·e·s est dorigine marocaine ou turque. La police a affirmé aux médias que lun des hommes avait résisté au contrôle d’identité et que les agents avaient appelé d’autres voitures de police en renfort. Dans une vidéo publiée en ligne, qui a été vérifiée par Amnesty International, deux policiers semblent interpeller un jeune homme. Lorsqu’il repousse les mains des deux agents qui tentaient de l’empoigner, ces derniers le plaquent au sol. Quand d’autres jeunes hommes se trouvant aux alentours s’opposent pacifiquement à l’arrestation, les policiers leur crient de reculer. Alors que la vidéo ne montre aucune menace à l’égard des agents, plusieurs voitures de police arrivent ensuite sur les lieux. D’après un témoin apparaissant dans la vidéo, la police a fait usage de gaz lacrymogène pour disperser la foule. Amnesty International constate avec regret que la police n’a pas réagi de manière proportionnée dans cette affaire.

Le 14 avril, Adil, un jeune homme d’origine nord-africaine de 19 ans, est mort lors d’une course-poursuite avec la police dans le quartier populaire d’Anderlecht à Bruxelles, où vivent de nombreuses personnes issues des minorités ethniques. D’après les médias et l’avocat de la famille d’Adil, les agents de police ont tenté de contrôler l’identité d’Adil et de son ami, qu’ils soupçonnaient de ne pas respecter les restrictions liées au confinement, car ils se trouvaient sur une place de la ville en scooter. Selon l’avocat de la famille, Adil et son ami ont pris la fuite pour éviter d’être verbalisés par la police. Les amis d’Adil, qui fréquentent également le centre pour la jeunesse JES d’Anderlecht, ont expliqué que la police avait infligé à plusieurs reprises des amendes de 250 euros à des jeunes pour non-respect des mesures de confinement. Adil a probablement voulu s’enfuir pour éviter une contravention.

Il a d’abord été poursuivi par deux voitures de police, avant qu’une troisième soit appelée en renfort. Adil est mort à la suite d’une collision entre son scooter et cette troisième voiture de police. D’après l’avocat de la famille, au moment de la rédaction de ce rapport, un juge enquêtait sur les circonstances de sa mort. L’avocat a expliqué à Amnesty International que l’instruction visait à établir si la voiture de police avait percuté Adil alors qu’il doublait une autre voiture ou si la collision était due à une manœuvre policière visant à arrêter Adil. Même si le contrôle de l’identité d’Adil était peut-être justifié, Amnesty International craint que le déploiement de plusieurs voitures de police pour poursuivre un homme qui ne constituait apparemment pas une menace pour l’intégrité physique de quiconque et qui n’avait pas commis d’infraction grave soit une mesure disproportionnée.

Pendant les manifestations qui ont suivi la mort d’Adil, des actes de violence ont été commis. Cependant, de nombreuses personnes ont aussi exigé de manière pacifique que des responsabilités soient établies concernant la mort du jeune homme. La Ligue des droits humains a signalé au moins 10 cas dans lesquels la police a ordonné à des habitant·e·s de retirer des banderoles réclamant « Justice pour Adil » dans les jours suivant son décès. Elles étaient suspendues à des fenêtres ou accrochées à des façades dimmeubles. La police a affirmé à la presse que des règlements locaux de police interdisaient le déploiement de banderoles sur les façades extérieures. L’ordre de retirer ces banderoles constitue une restriction injustifiée et arbitraire du droit à la liberté d’expression.

Le 21 avril, des agents de police auraient arrêté un homme soudanais dans le centre de Bruxelles, l’auraient arbitrairement privé de sa liberté et auraient eu recours à une force arbitraire contre lui. D’après l’avocat de cet homme, les agents de police l’ont frappé à plusieurs reprises pendant qu’ils contrôlaient son identité. Ils l’ont ensuite arrêté de manière arbitraire et l’ont fait monter de force dans leur fourgon avant de le libérer peu de temps après. Dans une vidéo publiée sur Facebook le 21 avril et qu’Amnesty International a pu vérifier, on peut voir cet homme étendu sur le sol du quai Willebroeck à Bruxelles après avoir été relâché par la police. Il est en train de pleurer et son téléphone et ses affaires sont éparpillés autour de lui. D’après son avocat, un policier lui a aspergé le visage avec du gaz lacrymogène après l’avoir remis en liberté dans la rue où la vidéo a été filmée. Au moment de la publication de ce rapport (mi-juin 2020), un policier devait être jugé pour coups et blessures. Le 5 juin, le procureur a requis un an de prison contre ce policier.

Dans certains cas, la police a restreint de manière injustifiée le droit à la liberté d’expression, notamment après la levée de certaines mesures de confinement le 4 mai. Par exemple, le 6 mai, Chahr a été arrêté par la police dans un parc public de Bruxelles parce qu’il faisait du kayak sur un étang. Il tenait une banderole demandant la régularisation des migrant·e·s sans papiers. Les policiers lont menotté, lont plaqué au sol et lont maintenu à plat ventre tandis que l’un des agents avait le genou sur le dos de Chahr. Il a été conduit au commissariat, où il a subi une fouille au corps et a été placé en garde à vue avant d’être libéré sans inculpation.

Amnesty International constate avec préoccupation que les agents des forces de l’ordre ont fait usage d’une force illégale dans le cadre de l’application des mesures de confinement visant à protéger la santé publique en Belgique pendant la pandémie de COVID-19. Ces dernières années, des organes internationaux de protection des droits humains ont exprimé leur inquiétude quant à l’impartialité des enquêtes menées sur des allégations de torture et d’autres formes de mauvais traitements par des responsables de l’application des lois. En outre, Amnesty International a déploré que les règlements de police internes n’interdisent pas explicitement le profilage ethnique et que les autorités publiques ne recueillent pas de données ventilées sur les contrôles d’identité par la police belge.

Le 10 juin, sept organisations de la société civile (Amnesty International, JES Brussel, la Liga voor Mensenrechten, le Minderhedenforum, Uit de Marge, la Ligue des Droits Humains et le MRAX) ainsi que le défenseur des droits humains Yassine Boubout se sont mobilisés ensemble sur une plateforme baptisée « Pas normal » dans le but de mettre un terme au profilage ethnique par la police en Belgique.

La plateforme Pas normal se trouve ici : https://stopethnicprofiling.be/fr/.

Une autre pandémie

On aurait tendance à l’oublier en ces temps de corona, mais en ce début du 21ème siècle, il y a toujours le VIH et le sida. A travers le monde environ 37 millions de gens seraient séropositifs, dont septante pourcent vivant en Afrique. Pendant le dernier quart de siècle, plus de 26 millions de personnes y sont décédées à la suite du sida. Et bien qu’il y ait d’énormes différences entre les phénomènes du VIH/sida et du SRAS-CoV-2/covid-19, cela vaut la peine de se souvenir de l’histoire du sida. Comme le sida dans les années 1980, la pandémie actuelle du covid-19 renforce les crises sociales ou politiques déjà existantes. Et dans les deux cas, on trouve les mêmes sortes de présomptions en ce qui concerne la vie d’après l’épidémie. Ou bien on croit que tout n’était pas si mal avant, et que la crise actuelle signifie le collapsus final de tout ce que la civilisation a atteint ; ou bien on considère la crise comme l’adieu à un système obsolète et comme point de départ pour élaborer un futur plein d’espoir.

Au moment où la prise de conscience du sida atteignit son apogée en Europe occidentale et l’Amérique du nord, au milieu des années 1980, l’infection par le VIH (virus de l’immunodéficience humaine) et le syndrome connexe du sida (syndrome d’immunodéficience acquise) paraissaient en premier lieu une affaire d’homosexuels mâles et d’usagers de drogues illicites par voie intraveineuse (udvi). Aujourd’hui en Belgique les udvi semblent avoir tout à fait disparu des statistiques du sida. D’une part il y avait jusqu’il y a peu une nette tendance à la baisse de la pratique d’injection intraveineuse, d’autre part les dispositifs de consommation hygiénique (échange de seringues, salles de consommation à moindre risque, programmes de substitution d’opioïdes/méthadone) ont probablement aussi contribué à cette évolution – sans oublier pourtant la persistance possible du jugement moral que des consommateurs de drogues illicites ne sont pas nécessairement une catégorie à prendre au sérieux. De nos jours en Belgique les groupes principaux touchés par le VIH sont les hommes ayant des relations homosexuelles et des femmes et des hommes hétéro d’origine africaine sub-saharienne. En général la proportion des plus de cinquante ans est en hausse.

Il y a une différence majeure entre la gestion du sida de l’époque et celle de covid-19. Pour une bonne part elle est due à l’interprétation du phénomène, la signification que l’on donne à la maladie ou l’épidémie et aux malades – et cela à son tour détermine en grande partie l’ampleur et la qualité de la prévention et des infos à la population. Comme les premières personnes infectées du VIH semblaient être ou bien des homosexuels, ou des toxicomanes, ou encore des africains, il était bien simple de stigmatiser ces groupes. S’ils tombaient malades, c’était qu’ils l’avaient cherché eux-mêmes. Sexualité déviante, consommation immorale de stupéfiants, origine ethnique mystérieuse … ça ne rate jamais pour imposer la responsabilité du mal. Ces gens-là étaient responsables eux-mêmes de ce qui leur arrivait.

Jusqu’ici ce mécanisme de stigmatisation semble rester absent dans la gestion de la pandémie du covid-19 (bien qu’en Turquie le président Erdogan et le chef suprême de l’islam étatique pointent du doigt précisément les homosexuels (m/f) pour la décadence sociale et les maladies et les contagions que celle-ci implique). Tout ceci pourtant pourrait changer dans les semaines qui suivent, lorsque le déconfinement prendra forme. Depuis plusieurs semaines la règle générale est celle du confinement, et les exceptions accordées sont donc des exceptions à une situation d’anormalité. Mais bientôt la situation sociale deviendra de plus en plus « normale » (en Italie on parle de convivenza con il virus – cohabitation avec le virus) et les gens qui ne pourront pas – pour diverses raisons – jouir pleinement de tous les droits auxquels tout le monde était habitué avant, formeront des exceptions dans une situation de normalité. Il sera probablement plus difficile d’accepter que l’on soit obligé de rester en confinement tandis que « tous les autres » sont libres, que de se trouver confinés comme tout le monde, à l’exception de ceux et celles qui garantissent des services primordiaux. Ceux et celles qui n’auront pas droit au déconfinement seront des minorités. Et les minorités sont vulnérables.

Aussi longtemps que le déconfinement ne sera pas tout à fait général, il y aura des gens qui transgresseront les limites qui leur sont imposées, et qui courront donc le risque – en tout cas dans l’opinion publique – d’être responsables eux-mêmes d’une éventuelle contamination. Qui peut dire si, dans une situation normale et dans des conditions où l’épidémie semble surmontée, les personnes qui seront infectées malgré tout ne seront pas blâmées pour ce qui leur arrive ? Et là, ce ne sont pas que ceux et celles qui enfreignent les règles de leur propre gré qui seront visé.e.s, mais aussi tous les gens qui devront fonctionner dans des situations où l’on ne peut respecter les règles, même si on le voudrait de tout cœur : les sdf, tous ces travailleurs et travailleuses dans des ateliers ou des coiffeurs ou tant d’autres situations entassées, les écoliers, les prestataires de services sexuels … vous pouvez vous l’imaginer vous-mêmes. Et comme toujours, ce seront les pauvres et les démunis et les sans-papiers qui resteront les principales victimes aussi bien de la crise que de la post-crise.

Drogues et sida

Cela peut sembler paradoxal, mais une partie de la population n’a pas toujours considéré le sida comme juste une maladie mortelle. Pour le secteur des services de santé et d’aide aux usagers de drogues l’épidémie a débloqué des sommes d’argent considérables et beaucoup de gens ont gagné leur vie dans la recherche, les conférences, les publications, la politique et l’aide sociale en matière de drogues & sida. Mais aussi pour ceux et celles qui, à la fin des années 1980, cherchaient une nouvelle approche politique et sociale émancipatoire et respectueuse des consommateurs de drogues illicites, le sida a à un certain moment paru offrir un instrument ou une tactique intéressante.

En soi, il n’y a pas de relation entre le sida et des drogues – même illicites. Dans ce sens, les consommateurs de drogues ne forment donc pas un « groupe à risque » (une « communauté de parias », selon Susan Sontag dans AIDS and Its Metaphors). S’il y avait une relation plus que moyenne entre des consommateurs de drogues illicites et l’infection par le VIH, cela indiquait surtout que ces personnes, plus que certaines autres, étaient disposées à effectuer des activités plutôt hasardeuses. Dans une atmosphère générale de répression et de manque de pièces stériles, il y avait (assez) d’usagers par voie intraveineuse (udvi) qui partageaient leur seringues ou aiguilles avec d’autres gens – potentiellement contaminés. Il y en avait aussi que l’illégalité de leur dépendance menait à des activités hasardeuses sur le marché du sexe. Dans ce sens, le sida est un problème secondaire en matière de drogue : non propre à la drogue même, mais la conséquence d’une politique répressive.

En d’autres termes, il y a bien une relation entre le sida et la politique des drogues. Exactement comme la politique du sida, la politique en matière de drogues est prétendument en premier lieu une politique de santé publique. Néanmoins, ses aspects sanitaires sont définis dans le cadre de politiques pénales établies par divers traités internationaux et législations nationales. A la fin des années 1980, comme aujourd’hui d’ailleurs, il était clair qu’une politique de santé publique en matière de drogues devrait – entre autres – parer les effets néfastes de la politique judiciaire. Cette approche s’appelle depuis lors harm reduction – réduction des méfaits. Dans les pays occidentaux le sida semble devenu plutôt une affection chronique qu’une épidémie, mais sur l’échelle mondiale il y a toujours une forte relation entre la présence de VIH et les udvi. Des recherches récentes montrent qu’il n’y a qu’un pourcent des udvi qui vivent dans des pays avec des mesures de réduction des méfaits suffisantes ou accessibles. La plupart des gouvernements poursuit toujours des politiques de contrôle de drogues, poursuite et incarcération de consommateurs inclues, bien que les effets catastrophiques de la war on drugs pour la santé publique soient depuis longtemps bien établis.

Si traditionnellement la prévention en cas d’épidémie consiste en vaccination, isolation et désinfection, il y a bien sûr également l’aspect de l’information de la population concernée. Au Pays-Bas on s’est réalisé vers le milieu des années 1980 que pour être effective, l’information et la prévention du sida devraient être spécifiées selon les divers publics. C’est ainsi qu’on s’est rendu compte que les campagnes de prévention du sida destinées à des consommateurs de drogues illicites devraient avoir lieu dans le cadre d’une politique des drogues généralement prohibitive et répressive. Une campagne d’information-prévention destinée à des consommateurs de drogues illicites serait une campagne destinée à des déviants et des hors-la-loi, qui pour une part vivent leur vie et font leurs affaires dans des zones grises et des structures semi-légales.

Tout ceci menait régulièrement à des paradoxes et des contradictions. A Rotterdam par exemple, la police commença à un certain moment un programme d’échange de seringues pour les personnes arrêtées. En même temps elle continuait sa politique contre les points de vente d’une certaine envergure avec des perquisitions et des rafles qui chassaient les consommateurs vers les quatre coins de la ville – alors que c’est exactement par les circonstances hectiques dans lesquelles certains consommateurs (f/m) sont obligés à injecter leur produit qu’ils négligent même les mesures basales de prévention.

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Normalisation

Parallèlement à la montée internationale du concept de harm reduction, apparût au Pays-Bas l’idée de normalisation dans la politique en matière de drogues. Elle trouvait ses origines dans une étude influente, commandée par le gouvernement et paru en 1983. Les deux auteurs, Janssen et Swierstra, rejetaient trois options de base pour une politique intégrale de l’héroïne : le traitement obligatoire, la distribution régulée d’héroïne, et sa légalisation. En revanche, ils suggérèrent une quatrième option : l’intégration graduelle culturelle de la consommation d’héroïne. (Il faut savoir qu’à ce moment-là la consommation d’héroïne commençait déjà à être surpassée par celle de cocaïne et de crack.)

En tout cas, Janssen et Swierstra proposaient la « normalisation du rôle social de l’usager d’héroïne dans son environnement direct » et cela devrait se faire par la « normalisation de la distribution de substances alternatives par la décentralisation vers des postes de quartier à petite échelle ». Cette double approche aiderait à « neutraliser les effets du monde illégal de l’héroïne ». Au fond, la normalisation visait donc aussi bien la consommation d’héroïne que la politique en matière de cette drogue ; en somme, si l’on voulait réduire les coûts sociaux de la consommation d’héroïne, il faudrait envisager la mise en place d’une politique des drogues normale (comme pour l’alcool ou le tabac), qui ne regarderait pas les consommateurs de drogues illicites comme des criminels ou des déviants, mais comme des gens normaux.

A la base de l’approche de Janssen et Swierstra semblait donc se trouver l’idée que, bien que la consommation de certaines substances puisse être considérée comme « différente », cela ne devrait pas mener à un traitement social différent de celui de la population en général. Dans ce sens, plusieurs groupes d’intérêt sur le terrain des drogues illicites saluaient la signification émancipatoire du nouveau concept – comme c’était le cas au sein du Rotterdamse Junkiebond (RJB – Ligue des junkies de Rotterdam ; dans plusieurs communes les organisations de consommateurs de drogues illicites portaient le mont junkie en point d’honneur). Dorénavant il serait possible d’être différents dans la consommation de drogues et le style de vie, et en même temps d’être acceptés en tant que citoyens normaux.

Au même moment pourtant, pour d’autres il était clair que « normalisation » avait une signification négative, surtout dans le contexte de la politique en matière de sida. Un billet paru en 1987 dans l’« hebdomadaire d’action » Bluf ! à Amsterdam en témoigne. (Le texte qui suit est un peu absurde, en premier lieu parce qu’il est la traduction française d’une traduction en anglais que j’ai faite il y a très longtemps d’un texte en néerlandais, qu’aujourd’hui je ne possède plus.) Cela s’intitule La vengeance des Incas et débute par mentionner l’extermination des indiens sud-américains, non par les troupes de Pizzaro, mais par le fait qu’ils n’avaient pas de résistance contre les maladies que ceux-ci apportaient avec eux. La suite :

Nous sommes les sauvages modernes. Nous sommes la vengeance des Incas. Cent porteurs du sida suffiront pour des millions de gens … Oui ! voici un vrai anti-impérialisme ! Nous viendrons à piller votre or : votre santé ! Nous ruinons votre paradis fiscal ! Le sida n’est pas un virus – il est votre mauvaise conscience ! Le sida n’est pas une maladie, il est un destin – votre destin !

Puis, en référence aux évacuations violentes de divers grands immeubles squattés à Amsterdam :

Nous allons évacuer le monde occidental, nous fermons la civilisation intégrale ! Nous sommes déjà au-delà du risque, dès maintenant, c’est vous le groupe à risque ! … Votre angoisse de la mort nous fait grimacer. … Il n’y a que ceux qui ne craignent pas la mort, qui sont invulnérables. Il n’y a que ceux qui n’ont plus besoin d’un système de défense, qui peuvent passer par tout système de défense ! Et demain, c’est à vous !

Le texte continue dans le même style de desperado romantique (avec plein de points d’exclamation !) jusqu’à cette apothéose :

Pendant des années notre lutte a été dirigée contre le but de cette campagne internationale du sida : contre la normalisation, contre la résolution de problèmes médicaux et sociaux par leur liquidation ! … Nous avons toujours été séropositifs envers le système … Nos actions sont pleines de plaisir et elles sont mortelles ! Nous déclarons publiquement que nous pouvons atteindre notre but par le renversement bénéfique de tout ordre social existant jusqu’aujourd’hui ! Nous n’avons rien à perdre sauf notre santé ! Nous avons un monde à gagner ! Nous sommes les derniers des Incas !

SEROPOSITIFS DE TOUT LES PAYS – UNISSEZ-VOUS !

(Il ne reste que – le silence.)

Le sida en tant que tactique

Après la débâcle de l’expérience pilote d’échange de seringues dans le poste du Rotterdamse Junkiebond, la ligue menait en été 1986 un série de « discussions stratégiques » avec des membres d’organisations solidaires. La politique du sida jouait un rôle important dans ces séances. On constatait trois dangers importants qu’elle contenait pour les consommateurs de substances illicites. Tout d’abord il y avait la stigmatisation de consommateurs de drogues en tant que « groupe à risque » en matière de sida ; puis il y avait la consolidation du pouvoir des instances socio-médicales en matière de drogues, entre autres par le fait qu’il fallait y être enregistré comme client pour avoir accès à de la méthadone ou des pièces stériles ; enfin, on connaissait des cas états-uniens et allemands de criminalisation de séropositifs ou de malades du sida.

De l’autre côté, il était important pour les organisations de consommateurs que la prévention et le conseil en matière du sida soient au moins partiellement une responsabilité des consommateurs mêmes. Ils savaient aussi que ceci était conforme à la politique officielle gouvernementale et que plusieurs instances publiques étaient censées leur offrir des subventions pour améliorer leurs  capacités d’entraide et de distribution d’infos. En ce sens, le sida devint tout d’un coup une sorte de moyen tactique pour forcer les instances officielles à prendre au sérieux les consommateurs de substances illicites. La stratégie des junkiebonden était donc essentiellement négative ou défensive ; elle ne visait pas en première instance la démarcation de terrains à administrer. Néanmoins, on pouvait poursuivre cette stratégie défensive par des moyens ou des tactiques offensives, en premier lieu en  affirmant sa propre expertise unique en la matière et en réclamant les moyens de la traduire en actions.

Dans une des séances, quelqu’un disait : « Le sida est un bon thème, parce qu’il nous permet de marquer des points et il peut nous aider à parvenir à une position de pouvoir. » Ou encore : « Si aujourd’hui la Fédération néerlandaise des junkiebonden (FNJB) ne vaut pas vraiment grand-chose envers les autorités, il faudrait peut-être l’aider à valoir quelque chose par le biais du sida. » Dans cette période la politique du sida semblait un moyen tactique intéressant pour le RJB, aussi bien en externe (en prouvant son indispensabilité) qu’en interne (pour une restructuration des activités de la ligue). Et tout cela dans le but stratégique d’une nouvelle politique des drogues – qui d’ailleurs était en général formulée en termes de normalisation. Comme quelqu’un l’exprima dans une des discussions : « Les consommateurs de drogues devraient être acceptés intégralement, mais toute consommation de drogues, y compris celle d’alcool par exemple, devrait être modérée. » On était d’accord sur la nécessité d’une politique en matière de drogues, vu la « dangerosité » de la consommation de certaines substances, mais un telle politique devrait surtout élargir la base sociale pour une acceptation de la consommation de drogues et des consommateurs.

Concrètement, le RJB et ses partenaires avaient quelques plans et revendications. Comme une partie des consommateurs s’injectent leurs drogues, assez de pièces stériles (seringues, aiguilles, etc.) devraient être disponibles ; les instances de santé  municipales auraient un rôle primordial à jouer là. Toutes les instances municipales devraient en autre être convaincues de la nécessité de collaborer avec les organisations de consommateurs en matière de prévention. Les autorités devraient laisser tranquilles les endroits d’échange de seringues. Toutes les organisations devraient supporter le rôle officiel de la Fédération, afin qu’elle reçoive des subventions à distribuer entre les organisations et ligues locales. Et enfin, pour le groupe le plus vulnérable et le plus précaire d’entre les toxicomanes, ceux et celles qui gagnaient leur vie dans la prostitution de rue, la disposition médicale d’héroïne devrait être envisagée.

Mauvais pari

A première vue, et si l’on ne considère que les « livres blancs », les commissions et les conférences, il pourrait paraître que les tactiques de normalisation aient partiellement emporté du succès. En effet, pas trop longtemps après la constatation officielle que la prévention du sida chez les consommateurs de drogues devrait être une affaire des consommateurs eux-mêmes, leurs organisations furent acceptées comme interlocuteurs et conseillers (pas toujours avec beaucoup d’enthousiasme) par diverses instances et autorités.

En réalité, en tout cas en ce qui concerne le Rotterdamse Junkiebond, un important facteur dans le fiasco final des stratégies et tactiques était que la ligue et ses partenaires n’étaient pas à la hauteur pour jouer le rôle qu’elles s’étaient réservé. L’organisation n’était pas capable de gérer les conséquences de la nouvelle politique des drogues et du sida qu’elle avait elle-même partiellement développée. Plus de ressources et une grandissante acceptation de la consommation de drogues menaient simplement à plus de consommation personnelle par les membres de la ligue et une augmentation des problèmes de toxicomanie. Le vide que laissait le RJB fut rapidement occupé par diverses (nouvelles) instances professionnelles, qui elles aussi avaient découvert les énormes chances d’expansion qu’offrait l’argent du sida.

Le RJB peut avoir pensé à une normalisation par l’égalité dans la différence, ce qui s’est produit finalement est une normalisation par la suppression de différence. Rien nada vengeance des Incas. Même pas d’acceptation politique de la consommation de drogues ou des usagers (bien que l’acceptation sociale, en tout cas d’autres drogues que l’héroïne, ne semble pas causer trop de problèmes au début du 21ème siècle).