Energie verte

https://unsplash.com/photos/ZK69PVQj5nc

Ce ne sont pas que des forêts que détruisent les compagnies énergétiques en quête de profits financiers à court terme, grâce aux subventions massives (et donc aux dépens des contribuables) – avec la complicité d’ailleurs d’autorités communales et régionales corrompues. Sur le journal néerlandophone De Standaard deux biologistes de la Katholieke Universiteit Leuven ont publié un commentaire sur les conséquences néfastes d’une énergie « verte » industrielle.

Début octobre commencera à Lommel (au Limbourg), dans la lande-dit Balim, la construction d’une zone de 300.000 panneaux solaires. Le zoning est censé fournir de l’électricité à 24.000 familles – bien que pour l’instant, il n’y ait qu’un seul client, l’entreprise métallurgique Nyrstar, qui aura une connexion directe à la zone. Ce projet solaire, Kristal Solar Park, recevra pendant quinze ans une subvention annuelle de 3,9 millions d’euros.

Les promoteurs du projet se vantent de son caractère « vert ». Mais le prix sociétal de la construction de ce zoning industriel est – outre les subsides financiers – la destruction de cent hectares de landes. Les deux biologistes s’indignent de la disparition imminente de différentes sortes d’animaux et d’insectes rares, mais à la base le problème est plus gros que la seule extinction de ces espèces spécifiques.

Tout d’abord, la disparition de la biodiversité naturelle à cet endroit-là ne peut être compensée par des mesures compensatoires ailleurs – ce serait comme si la destruction de la nature au lieu-dit Lambiester à Lierneux pourrait être compensée par des interventions sur un terrain de nature différente à Bihain ou Joubiéval. Les deux biologistes soulignent que normalement une restauration de la nature nécessite plusieurs décennies, et qu’elle a besoin d’un certain maintien de l’ « ancienne » nature pour « coloniser » les terrains compensatoires. Ils soulignent que « le principe actuel de compensation naturelle, incorporé par exemple dans des mesures politiques comme la compensation forestière, ne sert qu’à se payer la conscience verte ». Toute cette histoire de la lande Balim démontre selon eux clairement les « vérités perverses que la politique actuelle passe sous silence ». On ne peut pas déplacer à court terme un environnement naturel.

Plus généralement, l’énergie solaire n’est pas du tout « verte » lorsqu’il faut démolir des espaces naturels pour la produire, ou lorsqu’elle implique une destruction de la biodiversité locale. Le problème primordial se situe dans le manque de nature, et agrandir ce problème au nom de la production d’énergie verte revient à un « écocide pervers ».

Jusque là les commentaires des biologistes. Plus fondamentalement, je crois qu’il y ait deux tendances destructrices dans la construction de ces « perversités vertes ». L’une est d’économie politique, l’autre concerne les concepts philosophiques. Les crises du pétrole des décennies précédentes, la demande croissante mondiale d’énergie et l’épuisement parallèle des ressources, et les rapports sur un changement climatique ont emmené les grandes multinationales à promouvoir, à l’aide de lobbys forts et de politiciens corrompus, l’implantation de nouvelles technologies – et tout cela au détriment des citoyens et des contribuables. Créer des divisions d’entreprise axées sur le développement de nouvelles technologies et la récolte de fonds publics devenait une tactique évidente pour garantir et maximiser les profits. En fait, il s’agit ici d’une forme de lutte des classes. Les actionnaires des grandes entreprises d’énergie « verte », qu’elle soit éolienne ou solaire, mènent des actions plus ou moins cohérentes contre une partie de la population, qui est sacrifiée sur l’autel de leur soif insatiable pour le profit – la destruction environnementale, on s’en fout, pourvu qu’elle rapporte des sous.

L’autre tendance destructrice est liée aux concepts que défendent les promoteurs naïfs d’énergie durable ou verte. Dans notre société contemporaine, où les forces de la nature (le vent, le soleil, les courants d’eau) sont exploitées à une échelle industrielle, il n’y pas d’ « énergie verte ».  Ce concept suppose un dualisme entre d’une part l’homme (la culture, l’économie, la société) qui serait en train de démolir la terre par son avidité et la nécessité de croissance permanente, et d’autre part la nature (les mers, les forêts, le soleil et le vent), qui fournirait des ressources non-destructrices ou même bénéfiques pour soutenir le développement de l’humanité. Mais un zoning éolien, où dès un certain moment du processus le vent est utilisé pour la production d’énergie, est-ce nature ou industrie ? Un champ de 300.000 panneaux solaires qui s’étend sur cent hectares de lande, est-ce énergie verte ou destruction de la nature ? Il n’y pas de dualisme ici entre culture et nature.  Les défenseurs naïfs de l’énergie verte devraient se rendre compte que ce qu’ils promeuvent au nom de la nature et de l’environnement se réalise aux dépens de cette nature et de cet environnement. La production industrielle d’énergie verte est – au mieux – une hybride, qui est au moins aussi humaine que naturelle. Ce n’est pas la nature, qui vient à notre secours pour sauver la terre et le genre humain. Il ne convient donc pas de dire, comme le fait Greenpeace, qu’il faut avancer et minimiser ensuite les effets. En détruisant la nature afin de produire des ressources naturelles, on ne fait que renforcer l’aspect humain et perpétuer l’idée fatale que le genre humain domine la nature et que celle-ci lui est soumise.

Une idée absurde et contre nature

« … l’ensemble de l’action méthodique de tous les animaux n’ a pas réussi à marquer la terre du sceau de leur volonté. Pour cela il fallait l’homme.

Bref, l’ animal utilise seulement la nature extérieure et provoque en elle des modifications par sa seule présence; par les changements qu’il y apporte, l’homme l’amène à servir à ses fins, il la domine. Et c’est en cela que consiste la dernière différence essentielle entre l’ homme et le reste des animaux, et cette différence, c’est encore une fois au travail que l’homme la doit .

Cependant ne nous flattons pas trop de nos victoires sur la nature. Elle se venge sur nous de chacune d’ elles. Chaque victoire a certes en premier lieu les conséquences que nous avons escomptées, mais en second et en troisième lieu, elle a des effets tout différents, imprévus, qui ne détruisent que trop souvent ces premières conséquences. Les gens qui, en Mésopotamie, en Grèce, en Asie mineure et autres lieux essartaient les forêts pour gagner de la terre arable, étaient loin de s’ attendre à jeter par là les bases de l’ actuelle désolation de ces pays, en détruisant avec les forêts les centres d’ accumulation et de conservation de l’humidité. Sur le versant sud des Alpes, les montagnards italiens qui saccageaient les forêts de sapins conservées avec tant de sollicitude sur le versant nord, n’avaient pas idée qu’ils sapaient par là l’élevage de haute montagne sur leur territoire ; ils soupçonnaient moins encore que, par cette pratique, ils privaient d’eau leurs sources de montagnes pendant la plus grande partie de l’année et que celles-ci, à la saison des pluies, allaient déverser sur la plaine des torrents d’autant plus furieux. Ceux qui répandirent la pomme de terre en Europe ne savaient pas qu’avec les tubercules farineux ils répandaient aussi la scrofule. Et ainsi les faits nous rappellent à chaque pas que nous ne régnons nullement sur la nature comme un conquérant règne sur un peuple étranger, comme quelqu’un qui serait en dehors de la nature, mais que nous lui appartenons avec notre chair, notre sang, notre cerveau, que nous sommes dans son sein et que toute notre domination sur elle réside dans l’avantage que nous avons sur l’ensemble des autres créatures, de connaître ses lois et de pouvoir nous en servir judicieusement.

Et en fait, nous apprenons chaque jour à comprendre plus correctement ces lois et à connaître les conséquences plus ou moins lointaines de nos interventions dans le cours normal des choses de la nature. Surtout depuis les énormes progrès de la science de la nature au cours de ce siècle, nous sommes de plus en plus à même de connaître aussi les conséquences naturelles lointaines, tout au moins de nos actions les plus courantes dans le domaine de la production, et, par suite, d’apprendre à les maîtriser. Mais plus il en sera ainsi, plus les hommes non seulement sentiront, mais sauront à nouveau qu’ils ne font qu’un avec Ia nature et plus deviendra impossible cette idée absurde et contre nature d’une opposition entre I ‘esprit et Ia matière, l’homme et la nature, l’âme et le corps, idée qui s’est répandue en Europe depuis le déclin de l’antiquité classique et qui a connu avec le christianisme son développement le plus élevé.

(…)

Mais, (…) , il faut plus que Ia seule connaissance. Il faut un bouleversement complet de tout notre mode de production passé, et avec lui, de tout notre régime social actuel.

Tous les modes de production passés n’ont visé qu’à atteindre l’effet utile le plus proche, le plus immédiat du travail. On laissait entièrement de côté les conséquences lointaines, celles qui n’intervenaient que par Ia suite, qui n’entraient en jeu que du fait de la répétition et de I ‘accumulation progressives. La propriété primitive en commun du sol correspondait d’une part à un stade de développement des hommes qui limitait somme toute leur horizon à ce qui était le plus proche, et supposait d’autre part un certain excédent de sol disponible qui laissait une certaine marge pour parer aux conséquences néfastes éventuelles de cette économie absolument primitive. Une fois cet excédent de sol épuisé, la propriété commune tomba en désuétude. Toutes les formes de production supérieures ont abouti à séparer Ia population en classes différentes et, par suite, à opposer classes dominantes et classes opprimées; mais en même temps l’intérêt de la classe dominante est devenu l’élément moteur de la production, dans Ia mesure où celle-ci ne se limitait pas à entretenir de la façon la plus précaire d’existence des opprimés. C’est le mode de production capitaliste régnant actuellement en Europe occidentale qui réalise le plus complètement cette fin. Les capitalistes individuels qui dominent Ia production et l’échange ne peuvent se soucier que de l’effet utile le plus immédiat de leur action. Et même cet effet utile – dans la mesure où il s’agit de l’usage de l’article produit ou échangé – passe entièrement au second plan; le profit à réaliser par la vente devient le seul moteur.

(…)

Vis-à-vis de la nature comme de la société, on ne considère principalement, dans le mode de production actuel, que le résultat le plus proche, le plus tangible; et ensuite on s’étonne encore que les conséquences lointaines des actions visant à ce résultat immédiat soient tout autres, le plus souvent tout à fait opposées; … »

Une analyse contemporaine de ce que nous voyons se passer autour de nous, en Europe occidentale 2018 ?

Eh bien, non. Le texte a été publié sous le titre Anteil der Arbeit an der Menschwerdung des Affen  (Le rôle du travail dans la transformation du singe en homme), un texte de circonstance écrit par Friedrich Engels en 1876, et publié pour la première fois dans la Neue Zeit. Bd. 2. no 44, 1895-1896.

 

Paysage et droits de l’homme

De nos jours, un paysage est plus qu’un simple tableau ou un beau panorama ; dans la littérature théorique on le considère plutôt comme une relation culturelle entre l’environnement et des êtres humains.  Prenons par exemple l’article 1 de la Convention européenne du paysage du Conseil de l’Europe (2000), selon lequel « Paysage désigne une partie de territoire telle que perçue par les populations, dont le caractère résulte de l’action de facteurs naturels et/ou humains et de leurs interrelations ». Un paysage est donc créé par la perception humaine, et on peut estimer qu’il puisse être traité comme un vrai bien commun.

Le paysage peut être considéré non seulement en tant que bien commun, mais également comme bien publique. C’est-à-dire que, pour ce qui est des générations futures, il convient de sauvegarder la possibilité de relations socio-politiques se jouant dans les paysages, autant que de protéger  l’environnement. Dans plusieurs textes et déclarations le caractère de bien commun ou de bien public du paysage est accentué pour souligner un engagement à améliorer et à renforcer sa relation inhérente entre nature et culture.

Les concepts de ‘paysage’ et de ‘bien commun’ sont depuis toujours entrelacés par des lois et des coutumes réglant la gestion de la terre. Même aujourd’hui les grandes déclarations mentionnent la participation bottom-up (de bas en haut) et la gouvernance collective parmi les objectifs primordiaux de la gestion contemporaine de paysages. On reconnaît en plus que la perception du paysage (soit urbain, soit rural) contribue à la construction d’une identité sociale. La Déclaration de Florence sur le paysage 2012 de l’UNESCO établit même un lien entre paysages et droits de l’homme (comme le fait également la Convention européenne du paysage déjà mentionnée, à laquelle d’ailleurs se réfère le ministre wallon de l’environnement dans ses décisions sur l’implantation de centrales éoliennes).

Il y a un lien entre droits de l’homme et paysages, non seulement lorsqu’il s’agit de zones conflictuelles ou de territoires indigènes, mais également quand il s’agit des  paysages et des environnements de tous les jours qui sont menacés et abîmés. De ce point de vue, le paysage devient ‘éthique’, plutôt que simplement esthétique. De là aussi l’importance de réfléchir sur un ‘droit au paysage’ pour exprimer cette relation avec les droits de l’homme. Si l’on considère (la perception d’) un paysage comme un bien commun et public, impliquant diverses fonctions et capacités de gestion collective, on peut en déduire ou y attribuer des droits. Une population aurait droit au respect du paysage dans la résolution de divers conflits sociaux ; le paysage lui-même aurait droit à la protection et la sauvegarde à plusieurs niveaux (y compris faune et flore).

 

Laura Menatti, ‘Landscape: from common good to human right’, International Journal of the Commons, Vol. 11, no 2 2017, pp. 641–683

https://www.thecommonsjournal.org/articles/738/

Ce post a paru également sur http://durieux.eu/blog/paysage-et-droits-de-lhomme.

Revers mortel

Si dans nos régions il y a peu d’accidents mortels causés par des éoliennes, la situation est bien différente là où l’on produit l’essentiel de ces machines. En effet, depuis des années pratiquement tous les producteurs d’éoliennes (Siemens, Alstom, General Electric, …) intègrent des aimants à base de néodyme (voir p.e. un des candidats pour la zone éolienne de Lierneux/Lambiester, Vestas). Or, ce néodyme est une « terre rare » que l’on extrait surtout dans la région de Baotou, en Chine. Des dizaines d’ouvriers et d’habitants locaux payent de leur vie pour la production d’ « énergie verte » en Allemagne, aux Pays-Bas, en France … et en Belgique.

L’aimant à base de néodyme est une des parties élémentaires du générateur d’une éolienne. Ce générateur convertit l’énergie de rotation en électricité. Mais ces aimants, notamment ceux à base de néodyme, emploient une grande quantité de terres rares, jusqu’à 600 kg pour une éolienne de 3,5 mégawatts. Il y a quelques années, des projections estimaient qu’il faudrait 150 000 tonnes de néodyme pour fournir 250 gigawatts d’énergie éolienne supplémentaire (https://www.industrie-techno.com/quand-les-eoliennes-seront-des-mines-de-terres-rares.12448).

Les aimants à néodyme sont fabriqués en premier lieu en Chine, dans la région de Baotou, près de la frontière mongolienne. C’est là que l’on trouve dans le sol les « terres rares » dont on a besoin pour fabriquer les aimants des éoliennes. Contrairement à ce que l’on pourrait croire, cette matière n’est pas vraiment rare ; elle est plutôt difficile à obtenir parce qu’elle n’est pas concentrée dans une « veine », comme l’or ou le cuivre, mais qu’elle est mélangée avec d’autres matières (radioactives), comme le thorium et l’uranium. Après le traitement du néodyme, ces autres matières sont déversées dans des bassins et des lacs (artificiels). Le résultat : les eaux souterraines contaminées, l’air contenant  de hautes concentrations de matières toxiques, les plantes, les animaux et les hommes tombant malades.

Des visiteurs de Baotou témoignent d’un désastre humanitaire à une échelle sans précédent. Tout près de la ville se trouvent des centaines d’usines métallurgiques avec leurs cheminées et leurs tours de refroidissement.

Baotou

Des immenses champs de blé et de maïs d’il y a dix ans, il ne reste plus rien. A leur place il y a maintenant un lac artificiel de 120 km², plein de déchets chimiques et couvert de poussière noire. Le tout est encerclé de digues d’une dizaine de mètres de haut et gardé par un peloton de gardiens. Il n’y a plus d’agriculture, et l’eau qui fuit du bassin se mélange avec celle de la Rivière Jaune, une des voies d’eau les plus importantes de la Chine. C’est dans cette énorme bouilloire de produits chimiques qu’est versé annuellement sept millions de tonnes de résidus de terre rare qu’on a traitée d’acides et de produits chimiques afin d’en retirer le néodyme. Il y a quelques années ce lac toxique était déjà profond de plus de trente mètres, et chaque année le niveau augmente d’un mètre.

Les près de deux millions d’habitants de Baotou respirent quotidiennement ces buées venimeuses. Ils souffrent de toutes sortes de maux physiques : perte de dents et de cheveux, affections respiratoires et cutanées, cancers, … La situation de la santé est désastreuse. Et tout cela à cause de l’exploitation de néodyme dont ont besoin les entreprises éoliennes.

Bien sûr, c’est en premier lieu la Chine qui devrait être responsable pour la situation sanitaire dans les centres de production de matières toxiques. Mais il y a également une responsabilité ici, de la part des promoteurs d’une idéologie fanatique de l’ »énergie verte », mais surtout de la part des entreprises et des petits politiciens locaux  qui connaissent bien les dégâts que cause leur appât du gain. De l’énergie verte et durable ?  Oui, mais pas à tout prix ; pas au détriment de populations et de nature sacrifiées là-bas et ici. Rappelons-nous l’histoire de la production de vêtements à prix extrêmement bas au Bangladesh, au Cambodge, au Vietnam, et oui, en Chine. On commence à se rendre compte maintenant que ce que les Primark de ce monde offrent en vêtements bon marché est en premier lieu le fruit de l’exploitation et de la souffrance d’enfants, femmes et hommes dans des situations vulnérables. Un produit résultant de la misère d’autrui n’est pas un produit « écologique ».

ab93879b119f9ba1a92520b484b16b14