Minimiser les effets

« On va trop vite, c’est clair. Mais on ne peut plus attendre pour faire des études car le réchauffement climatique aura, lui, des conséquences bien plus dommageables. On doit avancer et minimiser ensuite ces effets. »

C’est Jan Vande Putte, chargé de mission « Energie » chez Greenpeace, qui dit cela dans Médor N° 10, lorsqu’il parle de l’impact des éoliennes en mer du Nord sur la faune et la flore. Selon lui, il faut encore plus d’études sur les effets désastreux de ces éoliennes, mais ça ne doit pas nous empêcher de continuer déjà la destruction qu’elles causent. Les effets néfastes, on les minimisera plus tard.

Cela me rappelle un peu l’idéologie de la war on drugs . Persister, même si l’on sait que c’est une guerre que l’on ne peut gagner, que les dommages collatéraux sont gigantesques et que les victimes se trouvent partout : les consommateurs mêmes, leurs familles et relations, leur environnement sociétal, la société toute entière qui paye cette « guerre » en dégradation des principes de l’Etat de droit et en augmentation des problèmes de santé secondaires (http://durieux.eu/blog/vehikel). A partir de 1985, un objectif formel de la politique en matière de drogues du ministère de la Santé néerlandais était de « prévenir autant que possible que les consommateurs (de drogues illicites) subissent plus de dommages à cause des effets de la criminalisation que par le seul usage des produits eux-mêmes » (voir http://durieux.eu/sites/default/files/drugsbeleid_1993.pdf, p. 15).

L’impact négatif mentionné dans Médor porte sur les éoliennes offshore, et même sans études supplémentaires, c’est du sérieux. « Un bruit sous-marin assourdissant » causé par le pilonnage de pylônes de cinq mètres de diamètre à l’aide de marteaux hydrauliques ; une fois les éoliennes opérationnelles, des sons subaquatiques, et au-dessus de l’eau les pales qui produisent un son ambiant permanent et menaçant les oiseaux migrateurs ; bref, un vacarme aussi bien subaquatique qu’à haute intensité, qui amène l’océanographe Alain Norro à parler de « poubelles sonores ».

Et puis, il y a la pollution chimique. L’entretien des éoliennes en zone maritime belge nécessiterait 8 000 trajets par an. Un géologue français maintient que l’on pulvérise des produits chimiques sur les pales – et donc dans la mer – pour contrer la grasse et le gel. Et contre la corrosion des mâts, on emploierait des anodes sacrificielles, de petits blocs d’aluminium et de zinc qui sont destinés à s’oxyder et à se dégrader dans l’eau à la place de l’acier sur lequel ils sont posés. Médor fait le compte : « Dans un document confidentiel, le promoteur français Engie prévoit 32 tonnes d’anodes par fondation (éolienne, mât de mesure, poste électrique en mer). Soit plus de 2 000 tonnes pour une ferme de 64 moulins. Même précision en ce qui concerne leur dégradation : 75 tonnes d’aluminium seront rejetées chaque année dans la mer ! Auxquelles il faut ajouter 4 tonnes de zinc, un métal bien plus toxique encore. A l’échelle des parcs belges (500 éoliennes), cela représenterait plus de 600 tonnes de métaux noyés chaque année. »

Avancer et minimiser ensuite ces effets ? Médor se demande plutôt : « Des éoliennes qui polluent, une lubie d’activistes en mal d’activités ? » (Une question pertinente, qui ne perd pas de poids lorsqu’on considère les zonings dont les promoteurs éoliens et leur ministre Carlo Di Antonio parsèment le territoire wallon.)

Alors justement le Parlement des Choses vient d’ouvrir l’ambassade de la mer du Nord. Il s’agit d’une  ambassade réelle et virtuelle, où les choses, les plantes, les animaux et les humains peuvent s’exprimer. On y travaille au nom de la mer du Nord à un plaidoyer qui sera présenté fin juin à Den Haag (La Haye). L’objectif est une recherche en profondeur sur notre relation avec  la mer. « On cohabite avec la mer. Elle nous émerveille et nous nourrit ; c’est d’elle que nous sommes issus. » Tandis que la mer s’agite de mille façons, nous l’avons toujours crainte et domptée. Et les organisateurs de demander : « Quelle est en l’an 2018 notre relation avec notre plus grand espace publique ? Qu’est-ce qu’elle a à nous raconter ? Comment améliorer notre relation avec la mer du Nord, au bénéfice de la vie humaine et non humaine et de la vie des générations futures ? Tout le monde peut contribuer en faisant entendre le maximum de voix, d’idées et d’opinions. Que dirait la mer du Nord elle-même ? Quels sont les intérêts des poissons, des oiseaux, des algues ? Que disent les éoliennes, les pêcheurs et les ports ? »

Chacun.e peut introduire un texte, une motion, une idée, une suggestions ou un appel au nom d’une algue, d’un grain de sel, d’un port, d’une moule, d’un poisson, d’une éolienne, d’un être humain ou de toute autre entité qui fait partie de la mer du Nord et de son environnement. Ces motions peuvent être gaies ou fâchées, poétiques ou scientifiques, pleines d’espérance ou de désarroi, mais surtout elles devront faire avancer la recherche sur notre cohabitation avec (toutes les entités de) la mer.

 

Petite note sur la newspeak.

Aussi Médor ne semble pas échapper à la novlangue que l’on essaie de toute part à imposer lorsqu’il s’agit des zonings éoliens. « Une ferme de 64 moulins » ? Ou plus fréquemment: des « parcs éoliens » ? Ou même des « champs d’éoliennes » ?

Ce que l’on construit ici et là et partout n’a rien à voir avec une ferme ou un parc ou un champ. Il s’agit au contraire de vraies centrales énergétiques, consistant d’énormes machines bruyantes, parfois d’une hauteur de 180 mètres. Au fond, ce sont des fabriques.

Aussi en néerlandais, on parle de windmolens, moulins à vent. Mais ces machines n’ont qu’une vague ressemblance à des moulins à vent. Elles ne moulent ou ne drainent rien ; les ailes ressemblent plutôt à une hélice tripale. Traditionnellement les moulins à vent ou à eau étaient intégrés dans le paysage ; les éoliennes des nouveaux zonings surmontent de cinq à six fois même les plus hauts arbres qui ont eu la chance de ne pas être abattus.

Les promoteurs éoliens et leurs complices dans les médias et les pouvoirs publics cherchent de toutes forces à donner l’impression que, comme il s’agit de vent, l’industrie éolienne est par définition verte, naturelle, écologique, etc. Mais aussi bien en mer que sur terre, les nouvelles centrales éoliennes sont surtout dévastatrices et nuisibles pour tout être vivant dans leur environnement. Ce ne sera pas la première fois que la recherche du profit des puissants est déguisée en intérêt général anodin.