Natagora et l’éolien

« Mais, plus récentes et totalement inacceptables, sont les installations d’éoliennes en forêt. Car, oui, aujourd’hui, on grignote des forêts en Région wallonne pour installer des éoliennes ! » C’est Natagora qui l’écrit sur son portail, caractères gras et point d’exclamation inclus. Auraient-ils vu la lumière en 2020, ces protecteurs (f/m) de la nature autoproclamés wallons et bruxellois ? L’implantation de zonings éoliens en forêt n’est pourtant pas un phénomène récent. Mais quand EDF Luminus et la commune de Lierneux décidèrent en 2015 de déboiser six hectares pour l’implantation de six éoliennes, on ne les a pas entendus.

Selon Natagora il est essentiel que les luttes contre le réchauffement climatique et contre l’érosion de la biodiversité soient menées conjointement. « Et c’est là où le bât blesse. » Pour ce qui est des ambitions climatiques (= énergétiques) de la Région wallonne, l’organisation constate : « De nombreux projets éoliens émergent un peu partout sur le territoire. Le Plan air climat énergie wallon (PACE) 2030 prévoit d’atteindre une production d’électricité éolienne de 4 600 GWh/an à l’horizon 2030. Aujourd’hui, la production atteint 3 115 GWh/an. Si tous les projets soumis venaient à se réaliser, on atteindrait un total de 7 270 GWh/an. Tous ne verront bien sûr pas le jour, mais on a largement de quoi atteindre les objectifs 2030. »

Or, la construction de zonings éoliens a, toujours selon Natagora, un impact certain non seulement en ce qui concerne des questions paysagères, de bruit ou d’effets stroboscopiques, mais également en matière de protection de la biodiversité. Et de s’étendre un peu sur les menaces pour les oiseaux des plaines, pour le milan (en Haute Ardenne – où d’ailleurs Lierneux est situé), pour les chauves-souris, … Mais aussi sur le sol l’implantation de zonings éoliens a une emprise non négligeable : « Au-delà de la nécessaire préservation d’un cortège d’espèces fragilisées par la présence d’éoliennes, il est important de prendre également en compte l’emprise des parcs éoliens sur le sol. Au-delà des quelques mètres carrés nécessaire à l’implantation d’un mât, il faut imaginer les zones de sécurité et le charroi généré par le montage, l’utilisation et l’entretien des infrastructures. [-] Mais, plus récentes et totalement inacceptables, sont les installations d’éoliennes en forêt. Car, oui, aujourd’hui, on grignote des forêts en Région wallonne pour installer des éoliennes ! Cette artificialisation a des impacts sur la forêt en tant que paysage et espace naturel : création de route et de zones techniques rompant la tranquillité et l’unité des massifs, installation permanente de grandes infrastructures affectant les paysages, compaction des sols forestiers, risque d’apport d’espèces invasives, mortalité directe de certaines espèces, perte d’habitats pour d’autres. »

Il y a quoi de neuf là ? Si l’on avait écouté un peu les riverains et les populations touchées, l’organisation aurait pu savoir tout cela depuis des années. Pour la commodité les auteurs oublient d’ailleurs de mentionner les effets dévastateurs sur la qualité de vie des riverains.

Le texte conclut : « Bref, ce qui pourrait ressembler ici à un réquisitoire contre les éoliennes n’est en fait qu’une objectivation de leurs impacts. Natagora ne s’oppose pas à l’éolien, loin de là. À l’heure actuelle, nous n’avons d’ailleurs intenté de procédure juridique que dans trois dossiers sur les trente-deux projets en recours comptabilisés au 31 décembre 2019. Par contre, nous réclamons ardemment un cadre de référence réglementaire. Au-delà des questions de biodiversité, la situation est aujourd’hui tout à fait chaotique. Chaque situation fait s’opposer, au cas par cas, spéculateurs (belges ou étrangers), coopératives citoyennes, voisins, communes et associations de protection de la biodiversité.

Pour minimiser les impacts sur la biodiversité, il est impératif de s’éloigner des sites sensibles. Et une planification à l’échelle régionale est indispensable pour prendre en compte les effets cumulés des projets. Mais dès qu’une tentative de cartographie positive voit le jour, des pressions énormes montent des pouvoirs locaux pour ne pas voir s’implanter des parcs sur les territoires qu’ils gèrent. D’autres communes, moins regardantes, empochent donc des sommes rondelettes pour l’implantation anarchique de parcs en mauvaise situation. Il est plus qu’urgent que le politique remette sur le métier la planification du développement éolien, comme commencé en 2013. C’est pour Natagora la seule façon de concilier l’atteinte des objectifs énergétiques et des objectifs biodiversité. Tant que cela ne sera pas fait, il ne sera plus possible, à qui que ce soit, de motiver adéquatement un projet éolien. »

Un cadre de référence, il y en a un, datant de 2013 et déterminant les critères à respecter pour l’implantation d’éoliennes ; mais comme les auteurs le formulent eux-mêmes, ses dispositions sont assez souvent « allègrement outrepassées ». Et en ce qui concerne les procédures juridiques dans lesquelles Natagora a rejoint les adversaires des zonings éoliens : le petit nombre (trois sur trente-deux) démontre déjà le peu d’engagement de l’organisation.

Dans une note, le texte mentionne qu’une de ces procédures est dirigé contre « des collectifs citoyens qui tentent de faire leur part en terme de lutte contre le réchauffement climatique ». Assez triste, dit-on, parce qu’ainsi certaines parties de la société civile sont amenées à s’opposer à d’autres. Bof, ce n’est pas parce que certains groupements se présentent en tant que collectifs citoyens ou coopératives, qu’ils ne soient pas conduits par la soif de profit à court terme, ou qu’ils ne fonctionnent comme couverture pour des entreprises énergétiques – et tout cela sur le dos des riverains et en méprisant la biodiversité et l’environnement que Natagora est censé défendre. On pourrait penser p.e. à la coopérative Courant d’Air. Dans son rapport annuel 2016 elle mentionne, à propos de sa collaboration avec Electrabel dans la construction d’un zoning éolien en forêt à Trois-Ponts, qu’elle s’engage « à faire le travail de communication nécessaire pour rallier les citoyens et les administrations au projet ». Le collectif citoyen comme alibi.

Je ne sais pas très bien quoi penser de ce texte de Natagora. Si l’on veut croire à sa sincérité, il me semble un exemple typique du trop peu, trop tard ; les humains et la biodiversité mériteraient une meilleure protection que celle qu’offre l’organisation. D’autre part, le moment de parution me fait douter de ses intentions. En novembre 2017 le Conseil d’Etat annula un arrêté wallon de 2014 qui fixait les conditions sectorielles pour l’éolien, en maintenant toutefois ses effets pour une durée de trois ans. Cette période vient à échéance cet automne, et il est donc devenu urgent pour le gouvernement wallon et les promoteurs éoliens d’établir une nouvelle réglementation des constructions éoliennes –valide cette fois-ci. L’enquête publique, qui était une conditio sine qua non pour la légalité du nouvel arrêté vient d’être close ce mi-mai. Natagora, qui ne cesse d’insister sur l’urgence d’une planification réglementaire du secteur éolien, devrait donc soutenir de tout cœur l’initiative récente du gouvernement wallon pour ce qui s’appellera dorénavant « Arrêté du Gouvernement wallon portant conditions sectorielles relatives aux parcs d’éoliennes d’une puissance totale supérieure ou égale à 0,5 MW » et « Arrêté ministériel relatif aux études acoustiques des parcs éoliens ».

Or, dans l’enquête publique ces deux projets de plan ont fait l’objet d’un commentaire très critique de la part de 49 comités locaux et de 400 personnes, qui ont contribué à ou souscrit le texte publié et soumis par l’asbl VentdeRaison – WindmetRedelijkheid. Une critique générale est que – encore une fois – les textes que le gouvernement wallon a soumis à enquête publique et les modalités de celle-ci ne répondent pas aux exigences que posent les normes européennes en matière de consultation publique « relative à l’évaluation des incidences de certains plans et programmes sur l’environnement ». Ce qui signifie : la soi-disant enquête publique était en large mesure un leurre, et en tant que tel rendra les deux arrêtés projetés légalement non valides. En conclusion pourtant, VdR-WmR est plus généreux :

Le premier document (projet de conditions sectorielles) est à rejeter. Il est notamment incomplet, partial, propose des modifications contraire au principe de standstill.

Le second document (projet d’arrêté ministériel) pourrait être accepté conditionnellement pour autant que les commentaires soient incorporés (voir commentaires détaillés) et l’aspect spécifique du bruit issu des éoliennes spécifiquement adressé.

Que va faire Natagora ? Se taire et se réjouir que le gouvernement wallon décrétera une nouvelle réglementation sur les éoliennes – même si celle-ci se débarrasse de toute participation de la population ? Or appeler à la résistance, afin de réellement contrer les attaques des promoteurs éoliens à la biodiversité et la qualité de vie des riverains ?

 

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