humains et non-humains

Probablement le paradigme dominant dans les discours contemporains sur la biodiversité : vouloir trouver une limite nette entre humains et animaux  n’a pas beaucoup de sens biologique.  Il y a des philosophes qui ne distinguent qu’entre « humains » et  « animaux non-humains » . Même la question d’où vient cette volonté de trouver une nette séparation, est devenue assez superflue. On rejette cet ancien besoin humain de se soumettre « la nature », cette construction mentale et physique de tout ce qui n’est pas considéré « humain ». Un raisonnement ancien, en effet. On rappelle toujours le commencement de la bible, le livre de Genèse (1 : 26-28) : « 26Puis Dieu dit: Faisons l’homme à notre image, selon notre ressemblance, et qu’il domine sur les poissons de la mer, sur les oiseaux du ciel, sur le bétail, sur toute la terre, et sur tous les reptiles qui rampent sur la terre. 27Dieu créa l’homme jà son image, il le créa à l’image de Dieu, il créa l’homme et la femme. 28Dieu les bénit, et Dieu leur dit: Soyez féconds, multipliez, remplissez la terre, et l’assujettissez; et dominez sur les poissons de la mer, sur les oiseaux du ciel, et sur tout animal qui se meut sur la terre. »

Il y a maintes études pourtant qui démontrent l’impossibilité de faire une stricte distinction entre animaux humains et non-humains. L’éthologie, ou la science du comportement animal (inclus l’humain), est relativement jeune. En 1986, l’éthologue Isabella Lattes Coifmann (L’intelligenza degli animali, 1986) de l’université de Napoli inventoriait ces comportements ou potentiels chez des animaux : penser et raisonner, prendre une décision, se rappeler et apprendre, contrôler son agressivité, chercher à se reproduire, surprotéger les petits, être altruistes, se soigner et se guérir, employer des instruments, inventer des ruses pour survivre, chasser, s’adonner à des expériences d’amour. D’autres ont découvert chez les non-humains des caractéristiques qui pour les humains seraient définis comme aspects d’agentivité, cognition, communication, vie sociale, jeu, deuil, chant, émotion, culture et langage.

Tout ceci n’est pas vraiment nouveau bien sûr. Je ne réfère ici qu’aux très beaux chapitres sur les animaux dans Mutual Aid : A Factor in Evolution de Piotr Alekseïevitch Kropotkine (London 1902, en français L’Entraide, un facteur de l’évolution). Une bonne partie de son argumentation porte sur le fait que la coopération animale n’a souvent rien à voir avec la survie ou la reproduction, mais qu’elle est simplement une forme de plaisir en soi. « De nombreuses espèces d’oiseaux volent en troupes par pur plaisir », écrit-il. Kropotkine donne toutes sortes d’exemples de jeux sociaux : des couples de vautours qui se tournent autour dans les airs pour s’amuser, des lièvres si désireux de batifoler avec d’autres espèces animales qu’ils s’attaquent parfois (imprudemment) à des renards, des oiseaux qui effectuent des manœuvres quasi militaires pendant leurs vols, des groupes d’écureuils qui se réunissent pour lutter et jouer à des jeux similaires :

Nous savons aujourd’hui que tous les animaux, des fourmis aux mammifères les plus élevés en passant par les oiseaux, aiment jouer, lutter, courir les uns après les autres, essayer de s’attraper, se défier, etc. Et si de nombreuses formes de ces jeux sont, en quelque sorte, une école pour apprendre les bons comportements pour leur vie future, il en est d’autres qui, outre ces objectifs utilitaires, sont, comme le chant et la danse, purement l’expression d’un surplus de vigueur, du « plaisir de vivre » et d’un désir d’interagir d’une manière ou d’une autre avec d’autres individus de la même espèce ou d’une espèce différente – en bref, une expression de la sociabilité en soi, qui est un trait distinctif de l’ensemble du monde animal.

De nos jours, il y a le zoologue François Verheggen à l’ULiège, qui dit carrément : « Il ne reste plus rien qui soit le propre de l’homme. (…) Or, on est loin d’être parfait et on est loin d’être la seule espèce à disposer de ces qualités et de ces défauts : l’empathie, la collaboration, l’entraide, et à l’inverse la paresse, le parasitisme, la perturbation de l’environnement … »

Mais bon, tous ces comportements et caractéristiques que l’on énumère afin de prouver qu’il n’y ait pas de distinction nette entre animaux humains et non-humains ont été remarqués parce qu’ils ressemblent tant à des comportements et caractéristiques humains. Séduire, décider, danser, jouer, apprendre, ruser, … on le reconnaît chez des animaux parce qu’on connaît ces phénomènes de la vie humaine. Tu vois les vautours  jouer, parce que tu sais ce que c’est, jouer. Des chimpanzés sont capables de mentir ; mentir, évidemment, présuppose la capacité de penser et de raisonner. Or, mentir, ou ne pas dire la vérité délibérément, est un concept issu du comportement humain. On ne reconnaît que ce dont on a les mots, et puisque ce sont des humains qui décrivent les non-humains, ceux-ci ne sont compris que pour autant que leur caractéristiques puissent être reconnues et admises en termes humains. Anthropomorphisation inévitable.

D’autre part, tout ceci ne devrait pas faire oublier qu’il y ait bien une différence entre humains et non-humains, en ceci qu’il semble pour l’instant qu’il n’y ait que les humains qui puissent réfléchir sur leur évolution, faire des évaluations esthétiques, mesurer leur succès à atteindre un but, être conscients de leur propre mortalité – et bien sûr, posséder et développer une langue qui permette tout cela. (Kate Soper, 1998). Selon Verheggen, « le propre de l’homme est que nous sommes la seule espèce à être si pluraliste en termes de comportement complexe, ce qui reflète nos capacités cognitives plus importantes que la toute grande majorité des espèces animales. »Toutefois, l’acceptation de ces distinctions ne signifie pas l’établissement d’ une forme de supériorité ; par contre, elle fait que les humains soient capables de prendre une position qui met en avant la communalité avec les êtres non-humains.

Dans la philosophie contemporaine il y a même une tendance – et Eva Meijer en est une représentante éminente – à développer une philosophie politique animale qui fait appel à des concepts tels que justice, démocratie, citoyenneté, résistance ou souveraineté afin de pouvoir reformuler les relations entre groupes d’animaux non-humains et communautés politiques humaines. Meijer souligne le fait que la vie des humains et celle des autres animaux sont interconnectées à bien des égards. « Les autres animaux font partie d’une myriade de pratiques sociales, économiques et culturelles par le biais de la consommation et du commerce humains ; ils sont des compagnons, des voisins, utilisés pour l’amusement et la nourriture.  Dans ces relations, parfois politiques, ils ne sont pas des objets passifs, mais des agents qui, dans la mesure du possible, façonnent activement leur vie. Les différents groupes d’animaux, tels que les animaux domestiques ou les animaux sauvages, entretiennent des relations différentes avec les communautés politiques humaines, ce qui se traduit par des droits et des obligations différents. »

Ce texte fait partie d’un essai en construction sur les droits des animaux.


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