la fin des mauvais jours

On est avril 1962. Après la fin de la guerre en 1945 ont commencé les années qu’on appellera plus tard « les trente glorieuses » : les années de la restructuration de l’Europe dévastée et « l’aube de temps nouveaux » (selon Helmut Gaus dans Les fifties en Belgique, 1988). Moi, j’aurai bientôt onze ans. Nous venons de déménager vers une grande maison de style Art nouveau, en face du jardin du musée des beaux-arts. Mon père a acheté une Opel Olympia d’occasion gris-noir (plaque d’immatriculation 6702 R – drôle, comme on se souvient de détails futiles). Je me rappelle aussi ‘Salut les copains’, Johnny Halliday et Sylvie Vartan,  Jacques Brel évidemment, puis le dimanche, après le dîner du midi, l’émission d’opéra à la radio, et sur le petit poste de télévision noir et blanc les émissions de Schipper naast Mathilde, The Flintstones et notre professeur de classe, maître Marcel Verbruggen, qui présentait un programme sur la nature. Une ère de prospérité d’un nouveau genre commençait à se faire jour.

Pourtant, vers la fin des années cinquante déjà on remarque les fissures dans cette aube de temps nouveaux. L’oncle Roger, qui était instituteur à Elisabethville, doit fuir le Congo avec sa femme et ses cinq enfants en 1960. Notre petit écran nous montre Lumumba, Kasa Vubu, Tshombe et Dag Hammarskjöld, Gaston Eyskens, Charles De Gaule, l’OAS et le FLN, Fidel Castro, Khrouchtchev et les Kennedy. La guerre froide est  à son sommet et le mouvement global de décolonisation bat son plein. Ce que par contre on ne voit guère à la télé, c’est qu’à l’intérieur, en Belgique, France, Italie … la résistance contre l’introduction généralisée de nouvelles stratégies d’accumulation du capital. A l’ouvrier de métier, maître de ses secrets professionnels et organisé dans son syndicat, se substitue rapidement l’ouvrier-masse, à peine immigré, non qualifié et surtout non organisé, qui travaille à la chaîne à une cadence imposée. Ce changement dans l’organisation du travail va de pair avec l’introduction d’une production de masse, et donc la nécessité de créer une consommation de masse. En somme, une transformation profonde de la composition de la classe ouvrière est en train de s’opérer. Et c’est cette classe laborieuse, en pleine crise de transformation et d’organisation et qui fait le gros du travail de la reconstruction, qui se révolte dans un contexte de déclin des industries traditionnelles et de chômage, non pas seulement contre le rétablissement de l’ordre social de l’avant-guerre, mais aussi contre « l’organisation scientifique du travail » et « l’usine-bagne ». Cette agitation menaçante est rachetée en premier lieu par l’offre coercitive de biens d’usage et de biens de consommation.

Alors, en avril 1962, la rédaction d’internationale situationniste n° 7 (Debord, Kotányi, Lausen, Vaneigem) écrit sous le titre Les mauvais jours finiront :  « En même temps que le monde du spectacle étend son règne, il s’approche du point culminant de son offensive, en soulevant partout de nouvelles résistances. Celles-ci sont infiniment moins connues, puisque précisément le but du spectacle régnant est le reflexe universel et hypnotique de la soumission. Mais elles existent et grandissent. » On assiste, disent les auteurs, à une vague de vandalisme contre « les machines de la consommation ». « Il est bien entendu qu’en ce moment (…) la valeur n’est pas dans la destruction elle-même, mais dans l’insoumission qui sera ultérieurement capable de se transformer en projet positif jusqu’à reconvertir les machines dans le sens d’un accroissement du pouvoir réel des hommes. »

Et la rédaction d’énumérer plusieurs exemples. Je cite le premier dans son intégralité, pour donner une idée du style.

Le 9 février 1961 à Naples, des ouvriers sortant le soir des usines ne trouvent pas les tramways qui les transportent habituellement, dont les conducteurs ont déclenché une grève-surprise parce que plusieurs d’entre eux viennent d’être licenciés. Les ouvriers manifestent leur solidarité aux grévistes en lançant contre les bureaux de la compagnie divers projectiles, puis des bouteilles d’essence qui mettent le feu à une partie de la gare des tramways. Puis ils incendient des autobus, affrontent victorieusement la police et les pompiers. Au nombre de plusieurs milliers, ils se répandent clans la ville, brisant les vitrines et les enseignes lumineuses. Dans la nuit, on doit faire appel à la troupe pour ramener l’ordre, et des blindés font mouvement sur Naples. Cette manifestation, totalement improvisée et dénuée de but, est évidemment une révolte directe contre le temps marginal des transports, qui augmente si lourdement le temps de l’esclavage salarié dans les villes modernes. Cette révolte, éclatant à propos d’un incident fortuit supplémentaire, commence ensuite à s’étendre à tout le décor (nouvellement plaqué sur le paupérisme traditionnel de l’Italie du Sud) de la société de consommation : la vitrine et le néon en étant à la fois les lieux les plus symboliques et les plus fragiles, comme lors des manifestations de la jeunesse sauvage.

Ces destructions frénétiques rappellent, comme dans un miroir, les phases initiales du mouvement ouvrier du début du 19ème siècle. Dans ce temps-là, l’introduction de formes de production mécanisée, remplaçant le travail humain, avait enclenché des attaques directes et violentes contre les machines de production. Les auteurs de l’I.S. remarquent dans les révoltes ouvrières du début des années 1960 une certaine analogie ; cette fois-ci par contre, la violence ne se produit pas à l’intérieur de l’usine ou de l’atelier, mais en ville ; et l’objet de  la violence n’est pas les machines de production, mais celles de la consommation. C’est l’époque où émergent les premières critiques contemporaines de la « société de consommation », rebaptisée plus tard par Debord dans la « société du spectacle ».

Et les auteurs de mentionner d’autres cas. « Le 4 août en France, les mineurs en grève de Merlebach s’attaquent à vingt-et-une voitures stationnant devant les locaux de la direction. Tout le monde a souligné, avec stupeur, que ces automobiles étaient presque toutes celles d’employés de la mine, donc de travailleurs très proches d’eux. Comment ne pas y voir, en plus de tant de raisons qui justifient en permanence l’agressivité des exploités, un geste de défense contre l’objet central de l’aliénation consommatrice ? » A Liège, des grévistes détruisent les machines du journal La Meuse, attaquant ainsi la bureaucratie socialiste et syndicale. Mais il n’y pas que la résistance des seuls ouvriers. Il ne serait plus pertinent en 2025 – on ne doit plus attendre la prochaine émission à la télé pour connaître le dénouement de son feuilleton – mais « l’acteur Wolfgang Neuss à Berlin, révélant en janvier dernier par une petite annonce de Der Abend, qui était le coupable dans un suspense policier télévisé qui passionnait les foules depuis plusieurs semaines, a commis un acte de sabotage plein de sens. »

Ce qui intéresse l’Internationale Situationniste, ce sont les actes de destruction qui sont à première vue incompréhensibles si l’on s’attendait à des formes de lutte classiques, liées à des revendications. Ici par contre, les actions ne prennent pas la forme d’arrêts de travail ou de grèves afin d’améliorer les conditions de travail ou d’augmenter les salaires. Le lieu des actions n’est plus le lieu du travail, mais par contre l’espace et le temps du non-travail (les transports, les communications). L’I.S. voit dans ces luttes l’émergence d’un nouveau cycle de batailles qui aura comme cible la ville « spectaculaire » et la nouvelle pauvreté qui en est sa caractéristique principale. On quitte – en partie – le lieu de production où on pourrait faire grève, et on met l’accent sur la métropole elle-même, plaque tournante des réseaux et des infrastructures de prolifération de la communication, des biens, des corps et de l’information.

L’équipe éditoriale d’internationale situationniste se doutait-elle déjà que quelques années plus tard, une vague de protestation allait déferler sur l’Europe, un vaste mouvement social que l’on a résumé par Mai 68 ? Les institutions bien organisées du prolétariat (le parti, le syndicat) sont dépassées par des actions spontanées. Pratiquement aucune revendication politico-économique claire n’est formulée. Il n’y a guère de conscience de classe du prolétariat suffisamment développée pour faire la révolution en termes marxistes-léninistes. Les étudiants et les ouvriers descendent dans la rue parce qu’ils et elles veulent un changement des relations autoritaires dans l’éducation et l’industrie. Et les actions ne sont pas seulement liées à des objectifs concrets, mais elles expriment le désir et le plaisir de la résistance physique.

Cette révolte a provoqué une crise d’autorité comme on n’en avait pas vu depuis la guerre, et pas seulement en France. Mais tout comme dans les pays voisins, le mouvement a finalement (et assez rapidement) conduit en premier lieu à un renforcement de l’autorité contestée de De Gaulle ou des anciens dirigeants.

Trente-quatre ans plus tard, en 1996, une analyse similaire à celle de l’I.S. apparaîtra dans les écrits d’Antonio Negri, recueillis dans l’anthologie L’inverno è finito (l’hiver est terminé). Dans ces textes, il évaluera les nouvelles formes d’action ouvrière qui se sont développées en Italie après l’épuisement des luttes des usines vers 1970. Mais surtout, il reconnaîtra dans les mouvements sociaux et les luttes ouvrières en France dans la période 1986-1996 l’émergence d’un nouveau terrain de batailles (non plus la sphère de la production, mais la sphère publique de circulation et de reproduction) et d’un nouveau type de sujet de classe, les travailleurs des services publics, qu’il appellera les travailleurs immatériels.

Alors pourquoi cette excursion vers 1962 et l’Internationale Situationniste ? Parce que je suis intrigué par la façon dont, encore et encore, des formes de lutte porteuses d’espoir émergent dans la société capitaliste, contre toute attente, même lorsque, au même moment, il semble que toute résistance est brisée, marginale et sans espoir. Je suis intrigué par l’optimisme de Debord et consorts, de Negri en 1996 et 2013, et aujourd’hui, de Peter Mertens (et alors je me limite à l’Europe occidentale – et à des mâles blancs).

Comment voir des signes d’espoir dans toutes ces formes de résistance plutôt inarticulées et principalement défensives ? L’espoir est nécessaire, bien sûr, pour éviter d’être complètement engloutis par la vague mondiale de cupidité et d’égoisme (« plus pour nous, moins pour les autres ») qui balaye tous les acquis des « trente glorieuses ». D’ailleurs, à première vue, ces formes de résistance ont été vaines. Mai ‘68 a été suivi par le retour de De Gaulle, puis par les triomphes du Front/Rassemblement national et de Macron. Après les soulèvements ouvriers en Italie, on se retrouve maintenant sous le joug de néofascistes déclarés. Et la résistance mondiale et belge que décrit Peter Mertens dans son livre Mutinerie : comment tiendra-t-elle contre la violence et la menace de guerre des États-Unis, de la Russie et de la Chine, et en Belgique contre le démantèlement des acquis sociaux par un régime corrompu et xénophobe ?

Tout cela soulève des questions sur le pouvoir/contre-pouvoir, sur résistance et subversion, sur utopie/atopie/hétérotopie et préfiguration (soyez le changement que vous voulez voir). Je reviendrai à ça.


En savoir plus sur rivieren & meren - rivières & lacs - rivers & lakes

Abonnez-vous pour recevoir les derniers articles par e-mail.

Laisser un commentaire