à propos d’antisémitisme

L’antisémitisme et l’ère de la panique civilisationnelle

Comme souvent, cette semaine encore, un commentaire perspicace sur l’actualité politique de William Shoki, rédacteur en chef de Africa Is a Country. J’ai traduit le texte, je l’ai légèrement raccourci et ajouté une petite note personnelle à la fin. Grand bien vous fasse !

L’attaque perpétrée ce week-end à Bondi Beach, en Australie, était un acte terroriste antisémite. Elle doit être condamnée sans réserve, sans hésitation et sans les tergiversations rituelles qui accompagnent désormais si souvent la dénonciation des violences racistes. Les Juifs ont été pris pour cible parce qu’ils étaient juifs. Ce fait n’est ni ambigu ni négociable, et toute politique qui hésite à le dire a déjà renoncé à ses responsabilités morales.

Il existe une tendance, en particulier à gauche, à aborder des moments comme celui-ci de manière défensive, en s’inquiétant de la manière dont la condamnation sera instrumentalisée ou des mauvais acteurs qui pourraient tirer profit d’une prise de position claire. Cet instinct est compréhensible (l’attaque est déjà utilisée pour justifier une réaction hostile à l’antisionisme et pour exacerber un climat déjà instable d’islamophobie), mais il est également erroné. La violence antisémite est réelle et mortelle. Et elle ne le devient pas moins parce qu’il est politiquement gênant de le reconnaître. La nommer n’est pas une concession au pouvoir, mais la condition minimale d’un sérieux éthique.

Condamner une attaque antisémite n’engage pas à approuver les actions d’Israël, à approuver le sionisme ou à accepter l’équation cynique entre la sécurité des Juifs et la violence d’état. Cela nous engage uniquement à affirmer qu’aucun peuple ne devrait être attaqué, terrorisé ou assassiné en raison de son identité. Lorsque la condamnation est hésitante ou tardive, elle alimente l’idée corrosive selon laquelle certaines vies doivent d’abord être qualifiées politiquement avant de pouvoir être pleurées.

En même temps, la clarté morale n’est pas identique à la compréhension politique. La condamnation nous dit ce qui est mal, mais elle ne nous dit pas pourquoi cette violence continue de se reproduire. Considérer l’attaque de Bondi comme une explosion de haine irrationnelle, isolée du monde politique dans lequel elle s’est produite, ne nous laisse que le choc et la répétition. La tâche la plus difficile consiste à concilier deux idées : la violence antisémite doit être condamnée sans hésitation, et les conditions qui la rendent possible doivent être examinées sans crainte.

C’est là qu’apparaît généralement une objection familière. Toute tentative d’expliquer la violence antisémite, nous dit-on, risque de l’excuser. Cette objection a une force intuitive, mais elle repose sur une confusion. La condamnation et l’explication répondent à des questions différentes. L’une nomme un crime, l’autre demande comment ce crime est devenu concevable. Les confondre n’est pas une garantie contre la violence, mais garantit seulement qu’elle se reproduira.

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L’antisémitisme n’est pas une force éternelle flottant au-dessus de l’histoire et s’enflammant au hasard. Il s’agit d’une formation politique et idéologique qui s’active dans des conditions spécifiques, se voit attribuer de nouveaux objets et est redirigée par les structures de pouvoir existantes. Refuser d’examiner ces conditions ne protège pas les Juifs. Cela laisse l’antisémitisme intact, mystérieux et donc plus difficile à combattre.

Une grande partie du débat contemporain oscille entre deux positions stériles. D’une part, la violence antisémite est traitée comme la preuve d’une haine immuable, à gérer par la surveillance, le contrôle policier et la dénonciation morale. D’autre part, tout effort visant à en déterminer la causalité est rejeté comme une « contextualisation » suspecte. L’un mystifie la violence et l’autre empêche l’analyse. Aucun des deux ne contribue beaucoup à prévenir la prochaine attaque.

Pour comprendre l’antisémitisme aujourd’hui, il faut se confronter à l’environnement politique dans lequel il se reconfigure. Cet environnement comprend le génocide perpétré par Israël à Gaza et le cadre idéologique utilisé pour le défendre. Dire cela ne signifie pas que les Juifs sont responsables de cette guerre, ni que la violence antisémite est une réponse rationnelle ou légitime à celle-ci. Il s’agit de noter que la fusion de longue date entre l’identité juive et un État souverain, prônée par le sionisme, a des conséquences mondiales qui ne s’arrêtent pas aux frontières d’Israël.

Dès ses débuts, le sionisme politique a cherché à transformer la judéité, identité religieuse et culturelle dispersée, en une identité nationale, ancrée dans un territoire, une souveraineté et une autodéfense armée. Au fil du temps, et en particulier après 1967, ce projet s’est cristallisé en un État qui prétendait de plus en plus agir non seulement pour les Juifs, mais aussi comme l’expression politique de la vie juive elle-même. Dans les moments de calme relatif, cette prétention comportait déjà des risques. Dans les moments de violence de masse, elle devient explosive.

Lorsque Israël mène une guerre en termes explicitement civilisationnels, se présentant comme un avant-poste de l’Occident contre la barbarie et la menace existentielle, il imprègne l’imaginaire mondial d’une association entre la judéité et un régime de pouvoir particulier : militarisé, punitif et irresponsable. Les antisémites n’ont pas inventé cette association, mais ils l’exploitent avec empressement. Lorsque les institutions et les symboles juifs sont mobilisés pour défendre les actions d’Israël, lorsque les Juifs dissidents sont dénoncés comme des traîtres, lorsque le discours sur la sécurité des Juifs est associé à la guerre de siège et aux punitions collectives, les Juifs du monde entier sont considérés comme des symboles plutôt que comme des voisins ou des citoyens.

Le racisme ne fonctionne pas par un raisonnement minutieux. Il fonctionne par des schémas, des abstractions et des déplacements. Il cible des symboles plutôt que des structures. En insistant sur le fait qu’Israël agit au nom de tous les Juifs et en traitant la critique de ses actions comme une attaque contre l’existence juive elle-même, les défenseurs du sionisme universalisent le risque. La judéité devient un signifiant politique mondial, susceptible d’être adoré ou attaqué selon les circonstances.

En même temps, un autre danger doit être affronté. Il existe une mauvaise façon d’expliquer le soutien indéfectible de l’Occident à Israël, et cette façon a causé d’immenses dommages historiques. Attribuer ce soutien au pouvoir juif, à l’influence juive ou au contrôle juif caché est non seulement faux, mais cela reproduit le fantasme central de l’antisémitisme lui-même.

Les États-Unis ne soutiennent pas Israël parce que les Juifs « dirigent le monde » ou manipulent les gouvernements dans les coulisses. Cette explication s’inscrit dans une longue tradition qui imagine les Juifs comme des agents omnipotents se cachant derrière les rouages de l’histoire. Elle refait surface chaque fois que le pouvoir semble distant et irresponsable. Elle opère également un déplacement fatal, en retirant la responsabilité des États, des armées, des entreprises et des classes dirigeantes pour la faire porter aux Juifs en tant que tels.

La réalité est plus banale et plus accablante. Le soutien occidental à Israël est ancré dans l’utilité impériale. Israël a fonctionné pendant des décennies comme un gendarme régional, un centre de renseignement, un avant-poste militaire et un allié idéologique pour les États-Unis et leurs partenaires. Cela a été déclaré ouvertement. En 1986, Joe Biden a fait remarquer de manière tristement célèbre que si Israël n’existait pas, les États-Unis devraient l’inventer, car il servait les intérêts étatsuniens dans la région. Cette logique n’a jamais vraiment changé. Les fabricants d’armes, les élites de la sécurité et les institutions diplomatiques ont tiré des avantages matériels et institutionnels de cet arrangement. Aucune conspiration n’est nécessaire. C’est ainsi que fonctionne l’empire.

Il est également soutenu par des forces qui n’ont pas grand-chose à voir avec la sécurité des Juifs. Le sionisme chrétien, particulièrement aux États-Unis, mais de plus en plus dans les pays du Sud, a été l’un des piliers les plus durables et les plus importants sur le plan politique du soutien à Israël. Ancré dans une théologie apocalyptique plutôt que dans le souci de la vie juive, il traite Israël comme un instrument prophétique, et non comme une communauté politique responsable de ses actes. Son influence nous rappelle que le soutien occidental au sionisme n’a jamais été principalement motivé par l’exercice du pouvoir par les Juifs, mais par la projection de sens, de stratégie et de fantasmes sur l’existence juive par des acteurs non juifs.

Cette distinction est importante car l’antisémitisme prospère précisément lorsque le pouvoir est personnalisé et mystifié. Une opposition sérieuse au sionisme et à la complicité de l’Occident dans la violence d’Israël doit refuser toute explication conspirationniste. Sinon, la critique de l’empire s’effondre dans les mythes mêmes qui ont historiquement fait des Juifs des cibles.

Il y a une autre raison pour laquelle cela est important aujourd’hui. L’utilité d’Israël pour l’Occident n’est plus aussi stable qu’elle l’était autrefois. Ses actions sont devenues coûteuses sur le plan diplomatique, corrosives sur le plan moral et déstabilisantes sur le plan stratégique. À mesure que cette utilité s’estompe, le cadre idéologique qui justifiait autrefois un soutien inconditionnel commence à se fissurer. L’histoire montre que lorsque l’utilité symbolique d’un groupe s’érode, l’affection peut se transformer en ressentiment à une vitesse effrayante.

C’est là que le concept de philosémitisme impérial devient indispensable. Le philosémitisme, dans ce sens, n’est pas une véritable solidarité avec la vie ou la sécurité des Juifs. Il s’agit d’une admiration conditionnelle pour les Juifs dans la mesure où ils sont imaginés comme remplissant une fonction civilisationnelle. Comme le dit la vieille blague, « un philosémite n’est souvent qu’un antisémite qui aime les Juifs ».

Le philosémitisme et l’antisémitisme ne sont pas opposés. Ce sont des positions adjacentes dans une vision du monde qui instrumentalise l’identité. Les Juifs ont longtemps été tour à tour méprisés et embrassés, exclus et élevés, selon ce qu’ils étaient censés représenter à un moment donné. Ce qui importe, ce n’est pas l’affection, mais l’utilité. Lorsque les Juifs sont présentés comme les porteurs des valeurs occidentales ou de la détermination civilisationnelle, ils sont temporairement intégrés à l’image que le pouvoir a de lui-même. Lorsque cette image se fissure, l’intégration cède la place au blâme.

Le soutien occidental contemporain à Israël est imprégné de cette logique. Israël est célébré comme un symbole moral, la « seule démocratie du Moyen-Orient », une frontière de l’illumination. Par extension, les Juifs sont accueillis comme les avatars de cette histoire. Leurs souffrances sont mises en avant, leurs craintes amplifiées. Mais cet accueil est conditionnel. Il dépend des performances. Il transforme la judéité en un principe plutôt qu’en une identité vécue, et fait de la sécurité une condition de l’alignement géopolitique.

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Cela nous amène à une dernière vérité dérangeante. L’antisémitisme est aujourd’hui dangereusement mal diagnostiqué. L’attention du public s’est concentrée de manière écrasante sur la surveillance de la gauche, tandis que les projets antisémites les plus cohérents fleurissent à droite. De nombreux mouvements d’extrême droite admirent ouvertement Israël comme un modèle d’État ethnique, tout en colportant des théories du complot sur les mondialistes et les élites cachées. Ces positions ne sont pas incohérentes. Elles reflètent une vision du monde dans laquelle les Juifs sont tolérés tant qu’ils servent le pouvoir civilisationnel, et rejetés lorsqu’ils ne le font pas.

La sécurité des Juifs ne peut être garantie par l’alignement sur l’empire, la surveillance ou la répression. Ces outils n’ont jamais protégé les minorités pendant longtemps. Ce que l’attaque de Bondi Beach révèle, ce n’est pas seulement la persistance de l’antisémitisme, mais aussi l’épuisement d’un ordre politique qui s’explique par le mythe civilisationnel. Résister à l’antisémitisme dans ces conditions nécessite de rejeter le tournant civilisationnel lui-même. Cela nécessite une politique qui nomme le pouvoir là où il réside réellement – dans les États, les marchés, les armées et les empires – plutôt que de le projeter sur des abstractions racialisées.

William Shoki, rédacteur en chef

Un commentaire élaboré et érudit, que j’aurais bien voulu avoir écrit moi-même – bien que l’idée d’un « pouvoir » qui réside quelque part ou qui présente une certaine image de lui-même ne se trouve pas vraiment dans ma boîte à outils philosophique personnelle.

De plus, Shoki semble oublier qu’une résistance à l’occupation coloniale de la Palestine ne soit pratiquement plus possible sur le territoire palestinien même. Cela ne justifie pas la violence contre des juifs pris au hasard, mais la résistance contre l’occupant israélien se fera presque forcément en dehors du territoire occupé. Et c’est là qu’intervient le risque évoqué par Shoki : « que la fusion de longue date entre l’identité juive et un État souverain, prônée par le sionisme, a des conséquences mondiales qui ne s’arrêtent pas aux frontières d’Israël. » Au résistants alors la pénible tâche de faire la distinction entre Juifs quelconques et sionistes qui brandissent fièrement les symboles de l’état meurtrier et génocidaire.


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