défaite partielle

« Il faut aller plus loin que cette défaite partielle » figurait il y a longtemps sur mon économiseur d’écran, une citation dont j’estimais qu’elle fut de Guy Debord. De nos jours, je ne suis sans doute pas le seul à me demander si l’on peut encore parler d’une défaite partielle, et vers où on pourrait encore aller. Il n’est pas facile de ne pas désespérer, de ne pas sombrer dans un sentiment d’impuissance face au triomphe apparent de ceux et celles qui prétendent œuvrer pour un monde meilleur, mais qui n’est réservé qu’à eux et elles-mêmes.  Où est donc passé le temps où il n’était pas idiot d’être tant soit peu idéaliste, de croire qu’on pouvait participer à la création d’un monde meilleur pour tous et pour toutes, pour la flore et la faune, à la promotion de l’éducation, l’alimentation, le droit et l’émancipation de tout ce monde qui vous entoure ?

Oui, on peut encore s’engager ou faire du bénévolat dans des organisations qui pour la plupart évoluent dans les limites définies par un système global destructeur. Du bricolage en marge, dit-on en néerlandais. Oui, on peut descendre dans la rue par centaines de milliers pour protester contre la destruction de la Palestine ou la politique prédatrice du gouvernement – mais la Palestine n’a pas été sauvée et le Premier ministre a maintes fois déclaré, sans doute sincèrement, que ces manifestations ne l’affectaient pas du tout. Alors, on peut être très tenté, à un moment donné, de tout envoyer balader.

Récemment, M. et moi avons vu Bugonia, le dernier film de Yorgos Lanthimos. C’est un film plein de surprises, et la dernière en date est que la Terre serait apparemment une sorte d’expérience menée par une intelligence extraterrestre, qui ne supporte plus de voir les humains se détruire les uns les autres et ruiner le monde, et qui met donc fin à l’expérience humaine. Sur les tons de Marlene Dietrich chantant Where Have All the Flowers Gone, seule la nature renaît. M. et moi sommes sortis du cinéma en chuchotant : « C’était peut-être la meilleure solution, après tout. L’humanité est foutue de toute façon. »

C’est justement avec Bugonia que William Shoki, le rédacteur de Africa Is a Country commence sa dernière newsletter. Ce qu’il n’aimait pas dans la fin du film, c’est l’idée « selon laquelle l’humanité serait le virus, le cancer, cette chose qu’il faut éliminer pour le bien de tout le reste — elle prend la forme d’une critique radicale, mais je pense qu’il s’agit en réalité d’une forme de paresse. » En effet, écrit Shoki, la capacité humaine de faire du mal ne peut être séparée de la capacité de faire du bien. Et de raconter l’anecdote du prêtre jésuite. Shoki lui avait demandé ce qui chez les jésuites avait donné naissance à leur engagement social, leur présence dans les endroits où le monde est le plus en ruines. Le prêtre avait répondu : « Nous avons une anthropologie théologique positive. Nous avons confiance en la nature humaine. »

Le mot important ici, dit Shoki, n’est pas « confiance » mais « positive ». Il ne s’agit pas d’optimisme naïf en ce qui concerne l’histoire humaine, mais d’une affirmation sur ce que les gens sont capables de faire et de devenir. « C’est cela, je pense, qui distingue la confiance d’un simple vœu pieux : non pas que l’on s’attende à ce que les choses s’améliorent, mais que l’on n’exclut pas cette possibilité. »

Dans des moments comme aujourd’hui, où il est facile de perdre non pas l’espoir, mais la confiance  que les choses finiront par s’améliorer, la littérature, les images, le cinéma, la musique peuvent aider à garder le moral. Surtout lorsque d’autres, en nous montrant l’exemple, ont su affirmer cette confiance alors qu’ils avaient eux-mêmes déjà essuyé un revers. Une défaite partielle.

Retour à Debord donc. Le 28 juillet 1957 un petit groupe, dont fait partie Ralph Rumney, fonde l’Internationale situationniste à Cosio d’Arroscia. La première réalisation de ce nouveau mouvement sera une étude ‘psychogéographique’ de Venezia que Rumney a déjà commencée. En juin 1958, dans le premier numéro de la revue Internationale situationniste, Debord conclut que cette étude ne mènera à rien. « Voilà que la jungle vénitienne a été la plus forte, et qu’elle se referme sur un jeune homme, plein de vie et de promesses, qui se perd, qui se dissout parmi nos multiples souvenirs. »

Cela ne l’empêche pas de publier la Préface « pour un livre projeté par Ralph Rumney » qu’il avait déjà écrite en septembre 1957. Ce texte se termine ainsi : « Nous qui n’aimons pas de pays, nous aimons notre époque, aussi dure qu’elle doive être. Nous aimons cette époque pour ce qu’on peut en faire. »

(Quelque peu cynique : les deux derniers mots de la phrase, et donc du texte de Debord, se prononcent enfer.)


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