Qu’est-ce que la complexité ?

Récemment quelqu’un me dit d’un ton désespéré: « Mais ça, c’est vraiment très complexe ! » Moi, je me rappelais la boutade « La complexité n’est pas le problème ; la complexité est la solution ». Mais cela alors, il aurait fallu l’expliquer. Je vais tenter le coup ici.

Depuis que Dieu n’est plus le critère absolu pour décider entre vrai et faux, il n’y a plus de point universel d’où l’on peut connaître le monde une fois pour toutes. A chaque fois, il faut se rendre conscient que notre compréhension du monde est influencée, même déterminée, par le contexte social (âge, genre, classe, éducation, niveau de vie ou de santé, convictions politiques, émotions fortuites …). Dès lors, à chaque fois, il faut se demander également ce que l’on comprendrait si on se trouvait dans une autre situation.

Ensuite, il faut se rendre compte qu’on ne voit pas les choses dans toute leur totalité. Du point de vue où l’on se trouve, il y aura toujours des faces, des strates cachées. Ce qui peut paraître simple ou homogène sera toujours multiple ou hétérogène à y regarder de plus près. En plus, ce qui « est » fait en réalité partie d’un processus, n’est qu’un moment ou un produit d’une séquence de procédés. Ce qui « est » est presque toujours en train de « devenir ». Et tous ces phénomènes dont on parle créent en fin de compte des maillons ou des nœuds dans une multiplicité de procédés et de processus, qui diffèrent les uns des autres, mais qui construisent des réseaux et sont bien connectés entre eux – ou peut-être non, si l’on suit une approche rhizomatique.

Dans ce sens, la complexité n’est donc pas une question ; elle est une réponse : voici comment essayer de comprendre des phénomènes qui peuvent paraître simples, mais qui ne le sont pas du tout. Il est donc nécessaire de poser d’autres questions, des questions d’un nouvel ordre qualitatif, que celles que suscite une approche traditionnelle. Donc pas « pourquoi ? » Pourquoi est-ce que cela arrive ? Pourquoi ils font ça ? Dans un souci de respect pour la complexité, il est plus intéressant de se demander « Comment est-ce que cela arrive ? Comment en sont-ils arrivés à faire ça ? »

Le problème se situe alors plutôt dans les tactiques à déployer pour aborder cette multiplicité de réseaux. La solution la plus évidente est de détailler le problème en créant des systèmes temporaires qui subdivisent le général sous divers angles. Chaque point de vue délimite les contours d’une part du problème, définit les éléments à voir, et décide quel matériel est pertinent dans un certain contexte. Chaque connaissance, chaque compréhension, toute vérité sera donc nécessairement temporaire, relative et incomplète.

Le défi de la complexité nécessite une hardiesse à vouloir construire à chaque fois des systèmes d’analyse sociale où s’intègrent les arguments et l’expérience dont naît la pensée. Construire, disons en permanence, des systèmes temporaires analysant les relations entre pouvoir, vérité et subjectivité, avec le but de comprendre un peu le monde autour de nous, n’est-ce pas trop demander ? Heureusement, c’est ce que font déjà beaucoup de gens, spontanément et inconsciemment, dans une bonne part de leur vie ; cela pourrait aussi être la seule façon de contrer les pensées populistes qui exigent que tout soit ou noir ou blanc, que les gens soient ou bien le « peuple » ou bien une menace.

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