Que reste-t-il aujourd’hui de l’euphorie que causa, il y a dix ans, le ‘printemps arabe’ ? Pendant un certain temps on pouvait avoir l’impression que les foules qui envahissaient et occupaient les places des grandes villes nord-africaines et moyen-orientales annoncèrent de véritables révolutions sociales en mesure de remplacer les dictatures et autocraties locales par des démocraties à l’occidentale. Et maintenant ? Si l’on en croit les média grand public, rien n’a vraiment changé – sinon de manière négative. Il y a encore une dictature en Egypte, la situation économique en Tunisie est toujours désastreuse, la Lybie, le Yémen et la Syrie sont dévastées par des guerres qui n’en finissent pas.

Et pourtant, cette semaine je viens de lire deux articles qui expriment un certain espoir que les révoltes de jadis n’aient pas dépéri. Dans De groene Amsterdammer le professeur en études arabes Maurits Berger rappelle qu’en 2019 une fois de plus les grandes places urbaines furent occupées, cette fois-ci en Maroc et en Algérie, au Soudan, au Liban, en Irak et Iran. Et toujours on proteste contre la corruption, la gabegie économique et les gouvernements injustes. Paradoxalement à première vue, ce serait par la combinaison d’islam et démocratie que l’on espère parvenir à la prospérité économique dans une société juste. Selon Berger, la persistance des manifestations prouve que la quête populaire de bonne gouvernance équitable est irréversible et de plus en plus largement soutenue.

Le site Africa Is a Country pour sa part relève le diagnostic erroné selon lequel le processus historique qui avait débuté dans le phénomène du printemps arabe serait déjà venu à sa fin. On se réfère au sociologue iranien-étatsunien Asef Bayat, qui considère les mobilisations politiques du printemps arabe comme des « non-mouvements », des formes d’organisation typiques pour une période d’interrègne. « Le terme ‘non-mouvement’ fait référence aux actions collectives d’acteurs non-collectifs ; il s’agit de pratiques partagées de grands nombres de gens communs dont les activités fragmentées mais similaires déclenchent des changements sociaux – même si ces pratiques ne sont que rarement guidées par une idéologie ou des dirigeants et des organisations identifiables. » Il parle d’une « révolution sans révolutionnaires ». Le journal Endnotes par contre retourne l’expression d’Asef Bayat à l’envers et parle de la production de « révolutionnaires sans révolution : des millions de gens qui descendent dans la rue et qui sont transformés par leur déferlement collectif de rage et de dégoût,  bien que (provisoirement) sans aucune notion cohérente de dépassement du capitalisme ».  

Toutefois, Bayat souligne également que – à part des manifestations populaires qui ne cessent de se répéter, de quelle envergure que ce soit – il y a surtout les routines quotidiennes dans lesquelles de simples citoyens développent continuellement des actes de protestation, des pratiques ordinaires de résistance, par lesquelles elles et ils transforment les mécanismes de gouvernance.

Là, rien de nouveau bien sûr d’un point de vue sociologique. Il suffit de se rappeler Michel de Certeau ou le Centre for Contemporary Cultural Studies à Birmingham qui dans les années 1980 avaient déjà mis en évidence le rôle potentiellement subversif et révolutionnaire de pratiques du quotidien, de cultures et de styles populaires. Mais peut-être, comme le suggère Africa Is a Country, ce non-mouvement est la forme organisationnelle par excellence pour une époque désorganisée.

Publié par :rivers & lakes

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