clara immerwahr

Fallait-il vraiment devenir si vieux pour enfin visiter les champs de bataille de la Première Guerre mondiale dans le Westhoek ? Ce n’est qu’au printemps dernier que notre ami Stefan, de Snellegem, nous a guidé.e.s à travers les cimetières et les monuments commémoratifs du côté de Poperinge et Ieper. Le temps froid, sombre et pluvieux a certes contribué à l’atmosphère, mais le Dodengang près de Diksmuide devait être tout aussi oppressant par temps ensoleillé, tant les tranchées dans lesquelles des milliers de jeunes hommes devaient tenter de survivre étaient étroites et basses. Moi, avec mon mètre huitante quatre, on m’aurait tout de suite tiré une balle dans la tête.

Avant cela, je ne connaissais en fait que le Last Post sous la Porte de Menen à Ieper. J’avais été très impressionné par ce lieu, non pas tant par la cérémonie un peu kitsch que par ces milliers de noms gravés dans la porte de ces pauvres diables transportés du monde entier pour mourir sur ce petit bout de terre pour une cause qui ne les concernait en rien. En principe, chaque fois qu’on retrouve d’une manière ou d’une autre les dépouilles d’un mort au combat, son nom est rayé de la liste. Mais plus de 54 000 noms sont encore inscrits sur la Porte, ceux de jeunes hommes venus de la Nouvelle-Zélande ou de Newfoundland, du Maroc ou du Bengale, tous disparus sans laisser de traces dans les explosions, la vase et les nuages de gaz.

À l’école, j’ai appris la bataille du Westhoek, l’histoire d’Hendrik Geeraert qui a ouvert les écluses de l’IJzer pour inonder l’arrière-pays et empêcher les Allemands d’avancer, l’utilisation massive de gaz toxiques, le roi Albert Ier qui serait resté « héroïquement » aux côtés de ses soldats, et c’est à peu près tout, je crois. Mais quand on traverse cette région, qu’on voit les rangées interminables de pierres tombales identiques dans les cimetières de guerre, y compris celles des soldats allemands, voire celles des ouvriers chinois morts dans des explosions ou de la grippe espagnole, on ne peut qu’être profondément attristé par toute cette misère causée par les intérêts nationalistes, coloniaux, économiques et financiers d’une petite « élite ».

En Allemagne, une victime inattendue de la guerre : Clara Immerwahr. Elle fut la première Allemande à obtenir un doctorat en chimie. Son mari, le professeur Fritz Haber, était chimiste lui aussi ; il se consacra à la mise au point des gaz moutarde et chlore, qui furent immédiatement utilisés comme armes de destruction massive dans le Westhoek. Le 22 avril 1915 eut lieu, près d’Ieper, la première attaque au gaz toxique, sous la direction du professeur lui-même. Neuf jours plus tard, le 1er mai 1915, Haber fut honoré pour cela dans sa villa de Dahlem, près de Berlin, et promu au grade de Hauptmann. (En 1918, il reçut également le prix Nobel de chimie.) Clara Immerwahr, qui estimait par contre que son mari pervertissait la science et que la guerre chimique était moralement indéfendable, prit le pistolet de service de son mari et se tira cette même nuit une balle dans la poitrine. Elle décéda le 2 mai 1915.

C’est pas parce que tu as découvert quelque chose de génial que tu dois forcément l’utiliser.

Quelques années plus tard, et pour rester dans le même esprit : le professeur Gerhard Kienbaum met au point une nouvelle méthode révolutionnaire de construction de sous-marins (U-Boote) par segments. Dorénavant, cette méthode réduira le temps de production de deux tiers, ce qui permettra d’en sortir beaucoup plus du chantier naval. À la fin de la guerre, il s’avérera que sur les quarante mille membres d’équipage des sous-marins allemands, environ trente mille n’ont pas survécu – sans parler des innombrables personnes qui se sont noyées parce que ces sous-marins ont coulé leur navire. « La construction d’un nombre moindre de sous-marins n’aurait-elle pas entraîné moins de morts ? », demanda-t-on au professeur des années plus tard. Il aurait regardé le questionneur d’un air absent, puis répondu : « Mais monsieur, ce système de construction par segments était tout de même un coup de maître en matière d’ingénierie. »

C’est possible, donc je le fais, et que d’autres fassent des victimes avec, cela ne me regarde pas.

Et puis, une autre expérience avec beaucoup moins de morts directes. Bien plus tard, j’ai eu l’occasion de travailler pendant un an au sein du groupe de recherche IBBT-SMIT à la Vrije Universiteit Brussel. IBBT-SMIT signifie Interdisciplinary Institute for Broadband Technology – Studies on Media, Information and Telecommunication. Une trentaine de personnes, pour la plupart jeunes, y menaient des recherches sur le développement et la diffusion des médias principalement numériques et des applications TIC. La tendance du moment, c’était l’Internet of Things, que l’on abrègeait familièrement au sein du groupe par IoT, et, dans la foulée, toute une panoplie de nouveaux domaines smart: smart cities, régions intelligentes, voitures intelligentes, logements intelligents, bâtiments intelligents, …

À l’époque déjà, le terme « internet » n’avait plus rien de nouveau ni de prometteur ; je ne comprends donc pas pourquoi on parlait d’internet des objets ; souvent un simple réseau (domestique) suffit. Quoi qu’il en soit, l’essentiel est que des objets physiques équipés de capteurs et de logiciels adaptés puissent entrer en contact et échanger des données avec d’autres objets sur ce réseau. Un exemple récent tiré de la vie quotidienne : si j’installais l’application requise, je pourrais allumer et éteindre ma nouvelle plaque de cuisson via mon smartphone. Génial !

Mais je dois l’admettre : a) on ne peut plus y échapper, et b) c’est parfois sacrément pratique. Quand je regarde autour de moi ici, dans mon petit bureau, je vois tout de suite l’imprimante qui, de son propre chef, envoie un signal au fabricant lorsque les cartouches d’encre sont presque vides, après quoi celui-ci m’envoie un courriel m’informant que mes cartouches d’encre sont presque vides et qu’une nouvelle cartouche est sur le point de m’être envoyée par la poste.

Pourtant, à l’époque, j’avais des doutes quant à bon nombre des applications de l’IoT sur lesquelles ils travaillaient chez SMIT. J’avais parfois l’impression qu’on s’amusait davantage à expérimenter la connexion de tout et n’importe quoi, sans que même les chercheurs aient une idée claire de la raison d’être, de l’utilité, de la faisabilité pratique ou de la pertinence sociale de ces connexions. Je pense par exemple au concept de « chaussure de course intelligente » (la chaussure est équipée de capteurs permettant de mesurer l’humidité interne ; elle est connectée à internet et les données relatives à l’humidité sont transmises à l’application web, qui peut avertir le coureur que la chaussure est trop humide) ou « gamelle connectée » (on règle à distance l’heure à laquelle son chien ou chat sera nourri  ou on peut lui donner à manger immédiatement ; grâce à une caméra intégrée à la gamelle, on peut également voir son animal et lui parler). Ou encore, cet exemple hilarant du bâtiment tout juste livré de la Hogeschool Inholland à Rotterdam : lorsqu’un capteur situé quelque part sur l’une des quatre façades détectait un ensoleillement excessif, tous les stores du bâtiment s’abaissaient dans un grand fracas, et dès qu’un nuage masquait un peu le soleil, ils remontaient dans le même vacarme.

Si c’est possible, ça finira par arriver.

En réalité, cet internet des objets n’était sans doute qu’un prélude au battage médiatique qu’on vous impose aujourd’hui : l’agent IA et l’assistant IA personnel. Dans le De Standaard, le rédacteur technologie écrit à ce sujet : « Au bureau, l’avènement des agents IA est inéluctable. Mais ces agents revendiquent également une place dans votre vie privée. Toutes les entreprises technologiques tentent de vous créer un assistant IA personnel qui vous informe de l’actualité, gère votre agenda, planifie et réserve vos voyages, effectue vos achats essentiels à votre place et vous conseille sur votre vie de couple et votre plan de carrière. »

Les assistants personnels ne sont pas encore au point, mais il semble que d’innombrables personnes confient déjà à un programme d’IA le soin de gérer leurs finances, de jouer les thérapeutes personnels, d’apporter des réponses à des questions médicales ou sur la sexualité, de décider à leur place de ce qu’elles feront pendant leurs vacances, de rompre ou non avec leur partenaire, du menu qui sera servi à leurs invités, de la composition des courses hebdomadaires de la famille, de la musique qu’elles écouteront ou des applications auxquelles elles se soumettront, de l’organisation de leur agenda, d’écrire leurs courriels ou même leurs discours académiques et du porno à son goût, bien sûr. À la maison, le réfrigérateur et l’étagère électronique identifient les denrées alimentaires qui risquent de manquer, remplissent ensemble la liste de courses numérique, qui passe automatiquement la commande au supermarché, puis commande immédiatement auprès de Fresh & Healthy ou d’un service similaire les repas de la semaine, livrés à domicile par une personne sans papiers et sous-payée, de sorte qu’il ne vous reste plus qu’à jeter la nourriture dans le micro-ondes, que vous pouvez allumer depuis votre fauteuil avec votre smartphone, après quoi il ne vous reste plus qu’à retirer la bouillie chaude de l’appareil et à la servir dans le récipient en aluminium afin de pouvoir consacrer votre temps, pratiquement sans entrave, à faire défiler sans fin le flot infini de kak qu’un algorithme quelconque déverse sur votre petit écran. Heureusement, vous n’avez plus besoin de perdre votre temps à vous informer sur quoi que ce soit, à y réfléchir, à assumer des responsabilités, à décider et à faire des choix. Votre assistant IA s’occupera de tout cela à votre place.

C’est possible dès maintenant, alors qu’attends-tu ?

À l’heure actuelle, les nouvelles technologies d’IA, de par leur caractère instrumental, sont devenues une force à part entière qui semble avant tout viser à éliminer la « peine » ou « l’effort » : la peine de réfléchir, la peine de travailler, la peine d’écrire, la peine liée à la lenteur et au fait de payer un prix, la peine de décider et de faire des choix, voire de se divertir soi-même. Or, c’est de la friction, de la peine, de l’effort que naît la création. La question à se poser est donc : quel type de société souhaitez-vous construire grâce à l’IA ? Une société dans laquelle la possibilité de faire des efforts et de créer serait bannie ? Hormis chez quelques milliardaires visionnaires du secteur technologique, on ne voit quasiment nulle part quel vaste projet de société toutes ces innovations technologiques sont censées soutenir. La seule chose que l’on constate aujourd’hui, c’est que l’histoire récente de la technologie de l’IA va de pair avec une concentration croissante de richesses et de pouvoir, d’une surveillance effrénée de la population, d’un épuisement écologique et une exploitation sociale de plus en plus importants. Si l’on souhaite que la technologie contribue à une transformation de la société, il faudrait d’abord mener un débat sur le type de société que l’on souhaite. Et là il s’agit d’un débat politique, et non technologique.

La technologie peut changer ce qui est possible, mais c’est à toi – la politique – de déterminer ce qui est souhaitable.

Le titre de ce petit essai est « Clara Immerwahr », non seulement parce que c’est un joli nom, mais aussi en guise d’hommage à une femme qui, même si sa situation conjugale a peut-être joué un rôle, s’est opposée – certes, peut-être pas de la manière la plus adéquate – à l’idée selon laquelle si quelque chose est possible, il faut alors le faire – à tout prix.


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