Apocalypse

Le 4 août 2020 une double explosion détruit le port de Beyrouth et une bonne partie de la ville. Quelques trois cent mille personnes perdent leurs habitations et rejoignent les masses affamées et enragées qui protestent depuis des mois contre un gouvernement corrompu et ses politiques néolibérales. Le 1er novembre, les incendies de forêt californiens débutés en août ont pratiquement détruit 16.800 km2 de bois – et des milliards d’êtres vivants qui y existaient. En Belgique, l’araignée traditionnellement la plus répandue, surtout en cette saison d’automne, l’épeire ou l’araignée de jardin, aurait pratiquement disparue. Le dessèchement de l’environnement aurait décimé le nombre d’insectes desquels elle se nourrit. Selon le biologiste Gerardo Ceballos la sixième période d’extinction massive de vie terrestre a commencé. La cinquième période date de la préhistoire, et celle-là aurait mené entre autres à la disparition des dinosaures. Dans une interview récente il dit : « Je crois sincèrement que notre civilisation va s’effondre. » Le 2 novembre, l’Organisation mondiale de la santé compte presque 1.200.000 morts dus à la covid-19.

Ce sont des phénomènes comme ceux-ci qui mènent par exemple une organisation intelligente comme Thomas Project à parler de « temps dans lesquels nous sommes exposés cruellement à la mort, individuellement et collectivement ». Les gens du Thomas Project ne sont pas les premiers, et surtout pas les seuls aujourd’hui à chérir une telle vision eschatologique – et les métaphores pour transmettre une telle vision ne manquent pas.

En 2008 le sociologue allemand Harald Welzer publie Klimakriege. Wofür im 21. Jahrhundert getötet wird. Dans ce livre il développe pour la catastrophe qu’attend le monde la métaphore de Rapa Nui, ou bien l’Île de Pâques : les insulaires ont pillé les ressources de l’île si profondément qu’à la fin ils organisèrent leur propre extermination. (Il y a quand-même quelque chose à redire à cette métaphore. L’exemple pourrait en effet démontrer comment une civilisation prospère développe des stratégies qui mènent à sa propre fin ; d’autre part la culture de Rapa Nui a perduré pendant presque neuf siècles, ce qui est beaucoup plus longtemps que le système capitaliste actuel. Dès lors, on peut se demander si cette culture de l’Île de Pâques fut vraiment un désastre.)

De toute façon il y a évidemment encore Nicolas Hulot, qui pour une courte période fut ministre français de la transition écologique et qui publia en 2004 Le syndrome du Titanic. Du monde tel que nous le connaissons aujourd’hui, les jours sont comptés, écrivit-il. Nous nous trouvons dans un état d’urgence écologique, et le sort du Titanic est une bonne métaphore pour décrire le cruel effondrement du monde. Ce que nous vivons de nos jours est un collapse irréversible, causé par des perturbations climatologiques, la pollution, l’extinction de plantes et d’animaux, l’épuisement de ressources et la prolifération de crises sanitaires.

Des doctrines eschatologiques, il y en a de tous les temps – le plus souvent de caractère théologique. Mais s’il y a un texte qui a marqué l’imaginaire occidental du collapse final, c’est-à-dire de l’apocalypse, c’est bien l’Apocalypse de Jean (le Livre de la révélation).

Puis je vis un autre ange puissant qui descendait du ciel, enveloppé d’un nuage, et l’arc-en-ciel au-dessus de la tête; son visage était comme le soleil, et ses pieds comme des colonnes de feu.

2          II tenait à la main un petit livre ouvert; et ayant posé le pied droit sur la mer et le pied gauche sur la terre,

3          il cria d’une voix forte, comme rugit un lion; et quand il eut poussé ce cri, les sept tonnerres firent entendre leurs voix.

4          Après que les sept tonnerres eurent parlé, je me disposais à écrire, mais j’entendis du ciel une voix qui disait:  » Scelle ce qu’ont dit les sept tonnerres, ne l’écris point. « 

5          Alors l’ange que j’avais vu debout sur la mer et sur la terre, leva sa main droite vers le ciel,

6          et jura par Celui qui vit aux siècles des siècles, qui a créé le ciel et les choses qui y sont, la terre et les choses qui y sont, la mer et les choses qui y sont, qu’il n’y aurait plus de temps,

7          mais qu’aux jours où le septième ange ferait entendre sa voix en sonnant de la trompette, le mystère de Dieu serait consommé, comme il l’a annoncé à ses serviteurs, les prophètes. (Révélation 10 : 1-7)

Et ainsi de suite.

Bien que – et paradoxalement, bien sûr aussi parce que – cette prophétie soit la « plus inaccomplie, la plus démentie par l’histoire », comme l’écrit le théologien Sergio Quinzio dans son commentaire sur la Bible, le Livre de la révélation a toujours été une source d’inspiration pour des artistes en abondance. En 1968 Pierre Henry composa son Apocalypse de Jean, une « lecture électronique en 5 temps », qui paraîtra sur trois disques vinyle l’année suivante. Il s’agit d’un oratoire de plus de cent minutes, une déclamation pompeuse du texte français par Jean Négroni, alternée avec des sons électroniques évoquant les quatre chevaux, les sept trompettes, les colonnes de feu et les cataclysmes, les bêtes de la mer et celles de la terre, et tous les monstres terribles qui surgiront le jour final du Jugement dernier.

Quelle différence avec le Quatuor pour la fin du temps que composa Olivier Messiaen en 1941, et qui porte pourtant en guise d’introduction la citation de l’Apocalypse mentionnée plus haut. Le contexte était complètement différent bien sûr. Messiaen écrivit son quatuor pendant qu’il était prisonnier de guerre, et en fonction des musiciens et des instruments qui se trouvaient autour de lui dans le camp Stalag VIIIA à Görliz : une clarinette, un violon, un violoncelle et un piano de buffet délabré. Il est clair que l’orchestration y joue un rôle, mais en comparaison avec l’Apocalypse de Jean de Pierre Henry, le Quatuor – bien que les différentes parts portent des titres qui réfèrent à la prophétie de Jean – est un chef d’œuvre d’austérité. Pas de feu et de souffre, ni tonnerre et éclairs, mais une tentative à arrêter le temps. L’œuvre se déroule très lentement, les irrégularités et les asymétries rythmiques et harmoniques sont censées créer une conscience de la fin du temps, un continuum intemporel sans rythmes ou harmonies prévisibles. Pour Messiaen, l’apocalypse évoquait un continuum éternel – immatériel, spirituel et catholique.

L’apocalypse en tant qu’arrêt des temps, disparition du temps. En effet, mon enregistrement par Het Collectief sur Fuga Libera est intitulé « Quatuor pour la fin du Temps », mais celui sur Philips (Espagne) « Cuarteto para el fin de los tiempos ». Il y a une différence sémantique entre la « fin des temps » et la « fin du temps ». On peut penser les deux, c’est-à-dire, on peut penser, ici-maintenant, la fin ou la disparition du temps ou des temps. Mais on ne peut pas se l’imaginer, parce que l’imagination présuppose une présence, et donc le temps. La question est donc : qu’entend-on par cette apocalypse, ce collapse, cette fin finale ?

Quoi qu’il en soit, la vraie apocalypse, celle qui aura effectivement lieu, devra nécessairement terminer tous les temps. Entretemps, pendant que la prophétie continue à être frontalement démentie par l’histoire, le temps irréversible reste la base de tout ce qui se produit.

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