Le 7 novembre 1922 eut lieu à Bakou, en Azerbaïdjan, la première intégrale de la Symphonie des sirènes d’Arseny Avraamov – pas dans une salle de concert, mais en plein air, au milieu du port. En effet, les instruments dont se servit le compositeur inclurent plusieurs chœurs, les sirènes de l’entière flotte Caspienne, des régiments d’artillerie et d’infanterie avec leurs canons et mitrailleuses, des hydravions et toutes les sirènes de la ville. En outre, Avraamov, qui dirigeait lui-même l’œuvre, avait fait construire un appareil portable de sifflets à vapeur accordés afin de pouvoir exécuter l’Internationale. Le chef d’orchestre se trouva sur une tour spécialement construite, d’où il put diriger son ensemble en utilisant des drapeaux et des téléphones de campagne.

A ce moment, Bakou faisait partie de la toute jeune Union des républiques socialistes soviétiques (URSS). La symphonie était conçue à la mémoire de la Révolution d’octobre, cinq ans plus tôt ; elle visait à évoquer le « chaos joyeux » des sons des armes, des machines et des ouvriers le soir de l’assaut du Palais d’hiver à Saint-Pétersbourg. Avraamov voulait célébrer la libération de la soumission au système capitaliste, aussi bien celle du prolétariat que celle des machines.  

Tiens, la libération des machines ? N’était-ce pas exactement ce que les futuristes italiens prônaient à cette époque ? Finies les symphonies « aux balancements harmonieux et aux cadences apaisantes, (…). Nous utilisons au contraire tous les sons brutaux, tous les cris expressifs de la vie violente qui nous entoure » . C’est Filippo Tommaso Marinetti qui l’écrit dans son Manifeste technique de la littérature futuriste de 1912. Quelques années plus tard, en 1916, un autre futuriste italien, Luigi Russolo, publie son pamphlet L’arte dei rumori. « Nous avons tous aimé et goûté les harmonies des grands maîtres. Beethoven et Wagner ont délicieusement secoué notre cœur durant bien des années. Nous en sommes rassasiés. C’est pourquoi nous prenons infiniment plus de plaisir à combiner idéalement des bruits de tramways, d’autos, de voitures et de foules criardes qu’à écouter encore, par exemple, l’ ‘Héroïque’ ou la ‘Pastorale’. » (J’omets la mise en page en capitales et gras de Russolo.)

Le futurisme – tant le russe que l’italien – est une éloge du mouvement de la ville et de la machine, en mots, en images et en sons. Sons grinçants, lignes angulaires, tons stridents, haleine haletante (Maïakovski).  Ce qui les distingue l’un de l’autre est l’eau politique dans laquelle ils se cherchent une position. Très tôt, Marinetti rejoint les fascistes de Mussolini, et il soutiendra le régime en paroles et en actes jusqu’à sa mort en 1944. Les futuristes russes pour leur part essaient de mettre leurs visions artistiques au service du bolchévisme : Avraamov, Maïakovski, Dziga Vertov, El Lissitzky, Naum Gabo, …

L’arte dei rumori est conçu comme manifeste, donc d’une certaine compacité dans le raisonnement. Selon Russolo, « la vie antique ne fut que silence ». En dehors de tempêtes, d’ ouragans, d’avalanches, de cascades et de « quelques mouvements telluriques exceptionnels », il n’y avaient pas de bruits intenses, prolongés ou variés. « C’est au dix-neuvième siècle seulement, avec l’invention des machines, que naquit le bruit (en italien : il Rumore). (…) Aujourd’hui l’art musical recherche les amalgames de sons les plus dissonants, les plus étranges et les plus stridents. Nous nous approchons ainsi du son-bruit. » La multiplication des machines, tant dans les grandes villes que dans les campagnes, mena enfin à une complexité grandissante et à la création du bruit musical (rumore musicale). Hélas, pour Russolo le son musical traditionnel est trop restreint quant à la variété et la qualité des timbres du monde réel. « Il faut rompre à tout prix ce cercle restreint de sons purs et conquérir la variété infinie des sons-bruits (suoni-rumori). — La variété des bruits est infinie. Il est certain que nous possédons aujourd’hui plus d’un millier de machines différentes, dont nous pourrions distinguer les mille bruits différents. Avec l’incessante multiplication des nouvelles machines, nous pourrons distinguer un jour dix, vingt ou trente mille bruits différents. Ce seront là des bruits qu’il nous faudra, non pas simplement imiter, mais combiner au gré de notre fantaisie artistique. »

Il y a quelque chose qui m’intrigue dans la terminologie de cette histoire. Russolo lui-même parle de suono (son), mais surtout de rumore. La rumeur n’est donc pas seulement l’information incertaine qui se propage en chuchotant, mais aussi et surtout le bruit confus, la suggestion de vacarme et de boucan, « le bruit sourd d’une foule excitée par quelque mécontentement », comme le définit mon vieux Petit Larousse. Les traductions anglaises parlent de sound et noise (vacarme, chahut, fracas, bruit).

Dans la même période, au début du vingtième siècle, le concept de bruit devient de plus en plus important sur un autre terrain, celui de la philosophie des sciences. Entre autres en conséquence de la mise en application de nouveaux appareillages de mesure sophistiqués, il apparaît de plus en plus clair que la science ne peut être réduite à la compréhension d’un nombre de lois. Il est impossible de comprendre le monde en le réduisant à des lois naturelles ou sociales. Des éléments qui jadis étaient considérés comme des anomalies ou du bruit, parce qu’on ne savait pas les faire rentrer sous une loi scientifique, commencent à être reconnus comme fondamentaux au savoir. Pendant très longtemps – et en fait, à la base culturelle de la modernité – on a présumé que le monde était régi par des lois, que l’on pouvait connaître ces lois, et que toute dérogation de ces lois pouvait être écartée comme une anomalie. Pourtant, dès que l’on commence à se réaliser qu’il y a trop de phénomènes qui ne s’inscrivent pas dans ce cadre établi, il est temps de reconsidérer fondamentalement le concept et la nécessité de lois – et donc d’accepter la notion de bruit comme essentielle à comprendre ce qui se passe dans le monde.Aujourd’hui la notion de bruit (noise) combine deux approches : l’ensemble des rumeurs, fracas et vacarmes inhérents à la vie quotidienne contemporaine d’une part, et toute information qui n’est pas compréhensible dans le cadre de lois établis d’autre part.

Dès les années 1960 John Cage étend vers son extrême radicalité anarchiste, en théorie et en pratique, l’idée que vraiment tout son – et aussi l’absence de sons – constitue du matériel absolument valable pour une composition musicale. Pas de détermination, pas de hiérarchie ; chaque bruit vaut la peine d’être entendu et écouté. A partir des années 1950 aussi la musique électronique reconnaît le bruit en tant qu’élément musical intégrant. Techniquement on considère le noise comme la concordance d’un grand nombre de fréquences qui changent d’une façon imprévisible et extrêmement rapide. Et ce ne sont pas que les fréquences qui changent continuellement, leur amplitude est également imprévisible. L’ensemble de ces variations produit le bruit. Si l’on décide d’accepter ces variations incontrôlables dans l’intégralité du spectre audio (les fréquences de 20 à 20.000 Hz), on parle de bruit blanc (white noise), en analogie avec la configuration spectrale de lumière blanche.

Dans les sciences de la communication de nos jours, le bruit signifie en général une surabondance d’informations ; le bruit réfère à une globalité de signaux qui est tellement confuse qu’il devient impossible de distinguer encore les divers éléments impliqués. On distingue plusieurs explications pour ce phénomène, comme des perturbations techniques, le contenu ambigu de plusieurs messages concurrentiels, ou encore l’attitude de l’émetteur ou du récepteur (préjugés, émotions ou autres sentiments).

Toute l’ambiguïté du concept même de bruit apparaît clairement dans la chronique de l’écrivain Christophe Vekeman sur De Standaard Weekblad du 6 février 2021. Je traduis : « De nos jours même les lois d’airain de la science sont moins crédibles dans l’opinion populaire, que les théories du complot les plus farfelues, des fantasmes et d’autres interprétations de la réalité strictement particulières. » Il est clair qu’on est loin d’être prêt avec les relations ambiguës entre complexité et vérité, lois et bruit.

Een eerdere, Nederlandstalige versie van dit stuk staat op http://durieux.eu/blog/ruis (1 juni 2017).

Publié par :rivers & lakes

Votre commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l’aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s